Section 1
La montée du mont-carmel. Argument.
Texte de Saint Jean de la Croix
LA MONTÉE
DU
MONT-CARMEL.
ARGUMENT.
La matière que je traite en la Montée du Mont-Carmel, est renfermée dans les Vers suivans, qui contiennent aussi la manière d’arriver au sommet de cette Montagne, c’est-à-dire, à l’état sublime de la perfection chrétienne, que nous appelons l’union de l’ame avec Dieu. Et parce que les choses que j’ai à dire sont fondées sur ces Vers, je les rapporte ici tous ensemble, afin que ce que j’écrirai soit plus facile à comprendre. De sorte néanmoins que quand j’expliquerai ces Cantiques, je donnerai l’intelligence de chaque Vers, selon que la matière l’exigera.
I.
I.
En una noche escura,
Con ansios amores inflamada,
O dichosa ventura !
Sali sin ser notada,
Estando y a mi casa sossegada,
Pendant une nuit obscure, enflammée d’un amour inquiet, ô l’heureuse fortune ! je suis sortie sans être aperçue, lorsque ma maison était tranquille.
II.
II.
A escuras, y segura
Por la secreta escala diffrazada,
O dichosa ventura !
A escuras y enzelada,
Estando ya mi casa sossegada.
Étant assurée et déguisée, je suis sortie par un degré secret, ô l’heureuse fortune ! Et étant bien cachée dans les ténèbres, lorsque ma maison était tranquille.
III.
III.
En la noche dichosa,
En secreto que nadie me veia,
Ni yo mirava cosa,
Sin otra luz ni guia,
Sino la que en el coraçon ardia.
Pendant cette heureuse nuit, je suis sortie en ce lieu secret où personne ne me voyait, et où je ne voyais rien, sans autre guide et sans autre lumière, que celle qui luisait dans mon cœur.
IV.
IV.
Aquesta me guiava
Mas certo, que la luz de medio dia,
Adonde me esperava,
Quien yo bien me sabia,
En parte, donde nadie parecia.
Elle me conduisait plus sûrement que la lumière du midi, au lieu où celui qui me connaît très-bien m’attendait, et où personne ne paraissait.
V.
V.
O noche que guiaste,
O noche amable mas que el alborada,
O noche que juntaste
Amado con amada,
Amada en el amado transformada.
Ô nuit qui m’as conduite ! ô nuit plus aimable que l’aurore ! ô nuit qui as uni le bien-aimé avec la bien-aimée, en transformant l’amante en son bien-aimé.
VI.
VI.
En mi pecho florido,
Que entero para el solo se guardava
Alli quedo dormido,
Y yo le regalava,
Y et ventalle de cedros ayre dava.
Il dort tranquille dans mon sein qui est plein de fleurs, et que je garde tout entier pour lui seul : je le chéris et le rafraîchis avec un éventail de cèdre.
VII.
VII.
El ayre del amena,
Quando ya sus cabellos esparcia
Con su mano serena,
En mi cuello heria,
Y todos mi sentidos suspendia.
Lorsque le vent de l’aurore faisait voler ses cheveux, il m’a frappé le cou avec sa main douce et paisible, et il a suspendu tous mes sens.
VIII.
VIII.
Quedeme y olvideme,
El rostro recline sobre el a mado,
Cesò todo y dexeme,
Dexando mi cuidado,
Entre las azuzenas olyidado.
En me délaissant et en m’oubliant moi-même, j’ai penché mon visage sur mon bien-aimé. Toutes choses étant perdues pour moi, je me suis quittée et abandonnée moi-même, en me délivrant de tout soin entre les lys blancs.