Table des matières Section 1 sur 6
Table des matières L’Abandon à la Providence divine
  1. 1 Livre premier, chapitre I – La sainteté consiste dans la fidélité à l’ordre de Dieu et dans l’abandon à son action
  2. 2 Livre premier, chapitre II – L’action divine travaille sans relâche à la sanctification des âmes
  3. 3 Livre second, chapitre I – Nature et excellence de l’état d’abandon
  4. 4 Livre second, chapitre II – Devoirs des âmes que Dieu appelle à l’état d’abandon
  5. 5 Livre second, chapitre III – Épreuves attachées à l’état d’abandon
  6. 6 Livre second, chapitre IV – Assistance paternelle dont Dieu entoure les âmes qui s’abandonnent à lui

Section 1

Livre premier, chapitre I – La sainteté consiste dans la fidélité à l’ordre de Dieu et dans l’abandon à son action

Texte de Autrice lorraine anonyme

La fidélité à l’ordre de Dieu a fait toute la sainteté des justes de l'ancienne loi, de saint Joseph et de Marie elle-même,

Dieu parle encore aujourd''hui comme il parlait à nos pères, lorsqu'il n’y avait ni directeurs ni méthode. La fidélité à l’ordre de Dieu faisait toute la spiritualité; mais elle n’était pas réduite en art, qui l’expliquât d’une manière si sublime ni si détaillée, et qui renfermât tant de préceptes, d'instructions et de maximes. Nos besoins présents l’exigent, sans doute. Il n’en était pas ainsi dans les premiers âges, où l’on avait plus de droiture et de simplicité. On y voyait que chaque moment amène un devoir qu'il faut remplir avec fidélité; c'en était assez

pour les spirituels d’alors. Toute leur attention s’y concentrait successivement, semblable à l’aiguille qui marque les heures, et qui, à chaque minute, répond à l’espace qu’elle doit parcourir. Leur esprit, mû sans cesse par l'impulsion divine, se trouvait insensiblement tourné vers le nouvel objet qui s’offrait à eux, selon Dieu, à chaque heure du jour.

Tels étaient les ressorts cachés de la conduite de Marie, la plus simple et la plus abandonnée à Dieu des créatures. La réponse qu’elle fit à l’Ange quand elle se contenta de lui dire: Fiat mihi secundum verbum tuum, rendait toute la théologie mystique de ses ancêtres. Tout s’y réduisait, comme à présent, au plus pur, au plus simple abandon de l'âme à la volonté de Dieu, sous quelque forme qu’elle se présentât.

Cette belle et haute disposition, qui faisait tout le fond de l’âme de Marie, éclate admirablement dans cette parole toute simple: Fiat mihi. Remarquez qu'elle s'accorde parfaitement avec celle que Notre-Seigneur veut que nous ayons sans cesse à la bouche et au cœur: Fiat voluntas tua. Il est vrai que ce qu’on exigeait de Marie, dans ce moment célèbre, était bien glorieux pour elle. Mais tout l'éclat de cette gloire n’eût point fait d’impression sur elle, si la volonté de Dieu, seule capable de la toucher, n’y eût arrêté ses regards.

C’était cette divine volonté qui la réglait en tout. Que ses occupations fussent communes ou relevées, ce n'étaient à ses yeux que des apparences, tantôt obscures, tantôt brillantes, dans lesquelles elle trouvait également de quoi glorifier Dieu, et de quoi reconnaître les opérations du Tout-Puissant. Son esprit, ravi de joie, regardait tout ce qu'elle avait à faire ou à souffrir, à chaque moment,

comme un don de Celui qui remplit de biens les cœurs qui se nourrissent de lui seul. et non des espèces on des apparences créées,

Les devoirs de chaque moment sont les ombres sous lesquelles se cache l’action divine. –

La vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre, dit l'Ange à Marie. Cette ombre, derrière laquelle la vertu de Dieu se cache pour produire Jésus-Christ dans les âmes, c’est ce que chaque moment présente de devoirs, d’attraits et de croix.

Ce ne sont là, eneffet, que des ombres, comme celles auxquelles nous donnons ce nom dans l’ordre de la nature, et qui se répandent sur les objets sensibles comme un voile qui nous les cache. Ainsi, dans l’ordre moral et surnaturel, les devoirs de chaque instant, sous leurs obscures apparences, recèlent la vérité du divin vouloir, qui seule mérite notre attention. C’est ainsi que Marie les envisageait. Aussi ces ombres s’écoulant sur ses facultés, bien loin de lui faire illusion, remplissaient sa foi de Celui qui est toujours le même. Retirez-vous, Archange, vous êtes une ombre, votre moment vole, et vous disparaissez. Marie vous passe; elle va toujours en avant; vous êtes désormais loin d'elle; mais l'Esprit-Saint qui vient de la pénétrer, sous le sensible de cette mission, ne l’abandonnera jamais.

Îl y a peu de traits extraordinaires dans ce qui parait au dehors de la très-sainte Vierge. Au moins, ce n’est pas

ce que l’Ecriture y fait remarquer. Sa vie est représentée très-simple et commune à l'extérieur. Elle fait et souffre ce que font et souffrent les personnes de son état. Elle va visiter sa cousine Elisabeth; les autres parents y vont aussi. Elle se retire dans une étable; c’est une suite de sa pauvreté. Elle retourne à Nazareth; la persécution d’'Hérode l’en avait éloignée; Jésus et Joseph y vivaient de leur travail avec elle. Voilà le pain quotidien de la sainte famille. Mais de quel aliment divin ce pain sensible nourrit la foi de Marie et de Joseph? Quel est le sacrement de tous leurs sacrés moments? Quels trésors de grâces renferme chacun de ces moments sous l'apparence commune des événements qui les remplissent? Ce qu’il y a de visible est semblable à ce qui arrive au reste des hommes: mais l’invisible que la foi y découvre et y démêle, ce n’est rien moins que Dieu opérant de très-grandes choses. O0 pain des Anges, manne céleste, perle évangélique, sacrement du moment présent! tu donnes Dieu sous des apparences aussi viles que la crèche, le foin et la paille! Mais à qui le donnes-tu? Æswrientes reples bonis. Dieu se révèle aux petits dans les plus petites choses; et les grands, ne s’attachant qu'à l'écorce, ne le découvrent pas même dans les grandes.

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Combien la sainteté deviendrait plus facile si on l’envisageait à ce point de vue.

Si l’œuvre de notre sanctification nous offre des difficultés en apparence si insurmontables, c’est que nous ne savons pas nous en faire une juste idée. En réalité, la

sainteté se réduit à une seule chose, la fidélité à l’ordre de Dieu. Or, cette fidélité est également à la portée de tous, soit dans sa pratique active, soit dans son exercice passif.

La pratique active de la fidélité consiste dans l’accomplissement des devoirs qui nous sont imposés, soit par les lois générales de Dieu et de l'Eglise, soit par l’état particulier que nous avons embrassé, Son exercice passif consiste dans l’acceptation amoureuse de tout ce que Dieu nous envoie à chaque instant.

Laquelle de ces deux parties de la sainteté est au-dessus de nos forces? Ce n’est pas la fidélité active, puisque les. devoirs qu’elle nous impose cessent d’être des devoirs dès que leur accomplissement est réellement au-dessus de nos forces. L'état de votre santé ne vous permet pas d’entendre la messe? vous n'êtes plus obligé de l'entendre. Ainsi en est-il de tous les préceptes positifs, c’est-à-dire de tous ceux qui prescrivent des devoirs à accomplir. Il n’y a que ceux qui défendent de faire des choses mauvaises en elles-mêmes qui ne souffrent aucune exception, puisqu''il ne saurait jamais être permis de faire le mal.

Y a-t-il donc rien de plus facile et de plus raisonnable 2… Quelle excuse alléguer!.. C’est là cependant tout ce que Dieu exige de l’âÂme dans l'ouvrage de sa sanctification. Il l'exige des grands et des petits, des forts et des infirmes: en un mot, de tous, en tout temps et en tout lieu. Il est donc vrai qu’il ne demande de notre part que l’aisé et le facile, puisqu''il suffit de posséder ce fonds si simple pour arriver à une éminente sainteté.

Si, par delà les commandements, il nous montre les conseils comme un but plus parfait à atteindre, il a toujours soin d'en accommoder la pratique à notre position

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et à notre caractère. II nous donne, pour signe principal de notre vocation à les suivre, les attraits de la grâce qui nous en facilitent la pratique. Il ne pousse chacun que dans la mesure de ses forces et dans la direction de ses aptitudes. Encore une fois, que pourrait-on imaginer de plus équitable?

O vous tous, qui tendez à la perfection, et qui êtes tentés de vous décourager à la vue de ce que vous lisez dans la vie des Saints, et de ce que certains livres de piété prescrivent! O vous, qui vous aécablez vous-mêmes par les idées terribles que vous vous formez de la perfection, c'est pour votre consolation que Dieu veut que j'écrive ceci: Apprenez Ce que vous paraissez ignorer.

Ce Dieu de bonté a rendu aisées toutes les choses nécessaires et communes dans l’ordre naturel, comme l'air. l'eau et la terre. Rien de plus nécessaire que la respiration, le sommeil, la nourriture; mais aussi rien de plus facile. L’amour et la fidélité ne sont pas moins nécessaires dans l'ordre surnaturel; il faut donc que la difficulté de les acquérir ne soit pas aussi grande qu'on se la représente, Voyez votre vie: de quoi se compose-t-elle? d'une foule d'actions de bien peu de conséquence. Or, ces choses même de si peu de conséquence, Dieu veut bien s'en contenter. C’est la part que l'âme doit avoir dans l'ouvrage de sa perfection. Il s'en explique lui-même trop clairement pour quonen puisse douter: « Craignez Dieu et observez ses commandements; car c'est là tout l'homme.» C'est-à-dire voilà tout ce que l'homme doit faire de son côté; voilà en quoi consiste sa fidélité active. Qu'il remplisse sa partie, Dieu ferale reste. La grâce se le réservant à elle seule, les merveilles qu'elle opérera passent toute

l'intelligence de l’homme. Car ni l'oreille n’a entendu, ni l'œil n’a vu, ni le cœur n’a senti ce que Dieu conçoit dans son idée, résout dans sa volonté, exécute par sa puissance, dans les âmes qui s’abandonnent à lui.

La partie passive de la sainteté est bien plus facile encore, puisqu''elle ne consiste qu'à accepter ce qu’on ne saurait le plus souvent écarter, et à souffrir avec amour, c'est-à-dire avec consolation et suavité, ce qu'on souffre trop souvent avec ennui et dépit.

Encore une fois, voilà la sainteté tout entière. Voilà le grain de sénevé dont on ne recueille pas les fruits, parce qu'on ne sait pas le reconnaître dans sa petitesse. Voilà la drachme évangélique, le trésor qu’on ne trouve pas, parce qu’on lé suppose trop éloigné pour le chercher.

Ne me demandez pas quel est le secret de trouver ce trésor. De secret, il n’y en.a point. Ce trésor est partout, il s'offre à nous, en tout temps, en tout lieu. Les créatures amies et ennemies le versent à pleines mains, et le font couler par toutes les facultés de nos corps et de nos âmes, jusqu'au centre de nos cœurs. Ouvrons notre bouche, et elle sera remplie. L'action divine inonde l'univers; elle pénètre toutes les créatures; elle surnage au-dessus d'elles; partout où elles sont, elle y est; elle les devance, elle les accompagne, elle les suit; il n’y a qu'à se laisser emporter par ses ondes.

Plût à Dieu que les rois et leurs ministres, les princes de l'Eglise et du monde, les prêtres, les soldats, les bourgeois, les laboureurs, en un mot tous les hommes, connussent combien il leur serait facile d’arriver à une éminente sainteté! Il ne s’agit pour eux que de remplir les simples devoirs du christianisme et de leur état, d’'embrasser avec soumission les croix qui y trouvent attachées, et de £e

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soumettre avec foi et amour à l’ordre de la Providence pour tout ce qui se présente à faire et à souffrir incessamment sans qu'ils le cherchent. C’est là cette spiritualité qui a sanctifié les patriarches et les prophètes, avant qu’on y eüt mis tant de façons et qu’il y eùt tant de maitres (1). C’est là la spiritualité de tous les âges et de tous les états, qui ne peuvent être assurément sanctifiés d’une manière plus haute, plus extraordinaire, plus aisée que par le simple usage de ce que Dieu, le souverain directeur des âmes, leur donne à chaque moment à faire ou à souffrir.

S IV

La perfection ne consiste pas à connaitre l'ordre de Dieu, mais à s’y soumettre,

L'ordre de Dieu, le bon plaisir de Dieu, la volonté de Dieu, l’action de Dieu, la grâce, tout cela est une même chose en cette vie. C’est Dieu travaillant à rendre l’âme semblable à lui. La perfection n’est autre chose que la coo-

(1) Ce serait mal comprendre la pensée de l'auteur que de suppo— ser qu’il veuille pousser les âmes à s'engager sans directeur dans les voies spirituelles, Lui-même dit expressément ailleurs que, pour être en état de se passer de directeur, il faut avoir été longtemps et habilement dirigé. Encore moins cherche-t-il à dégoûter des prati— que en usage dans l'Église pour l’extirpation des vices et l’acquisi— tion des vertus. Ce qu’il veut dire et ce qu’on ne saurait trop rappeler aux chrétiens, c'est que la première de toutes les directions est la conduite de la Providence, et que la plus nécessaire et la plus sanctifiante de toutes les pratiques est l’accomplissement fidèle et l’amoureuse acceptation de tout ce que cette paternelle Providence nous ordonne de faire et de souffrir, x

opération fidèle de l’âme à ce travail de Dieu. Ce terme se produit en nos âmes, s’y accroît, s y augmente, et se consomme à leur insu et en secret.

La théologie est pleine de conceptions et d'expressions qui expliquent les merveilles de ce terme, en chaque âme, selon toute son étendue. On peut savoir toute cette spéculation, en parler admirablement, écrire, instruire, diriger les âmes; mais si l’on n’a cette spéculation que dans l’esprit on est à l'égard des âmes qui reçoivent le terme de l’ordre de Dieuetdesa divine volonté, sans en savoir toute la théorie, sans en connaître toutes les parties, et sans en pouvoir parler; on est, dis-je, comme un médecin malade à l'égard des personnes simples qui sont en parfaite santé.

L'ordre de Dieu, sa divine volonté, reçue avec simplicité par une âme fidèle, opère en elle ce terme divin sans qu’elle le connaisse, comme une médecine prise avec soumission opère la santé dans un malade, qui ne sait et n’a que faire de savoir la médecine. Comme c’est le feu qui échauffe et non la philosophie ni la connaissance de cet élément et de ses effets, c’est aussi l’ordre de Dieu, c'est sa volonté qui opère la sainteté dans nos âmes, et non la curieuse spéculation de ce principe et de ce terme. Lorsqu'on a soif, pour se désaltérer, il faut laisser les livres qui expliquent les choses, et boire. La curiosité de savoir n’est capable que d’altérer davantage. Ainsi, lorsqu’on est altéré de la sainteté, la curiosité de savoir n’est capable que de l’éloigner. Il faut laisser la spéculation, et boire en simplicité tout ce que l’ordre de Dieu présente d'actions et de souffrances. Ce qui nous arrive à chaque moment, par: l’ordre de Dieu, est ce qu'il y a de plus saint, de meilleur et de plus divin pour nous.. ile

S V

Les lectures et les autres exercices ne nous sanctifient qu'autant qu’ils sont pour nous les canaux de l'action de Dieu.

Toute notre science consiste à connaître cet ordre du moment présent. Toute lecture qui se fait autrement que par l’ordre de Dieu est nuisible; c’est la volonté de Dieu et son ordre qui est grâce, et qui opère au fond de nos cœurs, par nos lectures comme par toutes nos autres œuvres. Sans lui, les lectures ne sont que des espèces ou apparences vaines, qui, destituées à notre égard de la vertu vivifiante de l’ordre de Dieu, ne servent qu'à vider le cœur, par la plénitude même qu’elles causent à l’esprit.

Cette divine volonté s’écoulant dans l’âme d'une simple fille ignorante, par le moyen de quelques souffrances ou de quelques actions très-communes, opère au fond de son cœur ce terme mystérieux de l'être surnaturel, sans remplir son esprit d'aucune idée propre à l'enorgueillir. Au lieu que l’homme superbe, qui n'étudie les livres spirituels que par curiosité, la volonté de Dieu n'étant pas unie à sa lecture, ne reçoit que la lettre morte dans son esprit; et il se dessèche et s'endurcit toujours davantage.

L'ordre de Dieu, sa divine volonté est la vie de l'âme, sous quelque apparence que l’âme se l'applique ou qu’elle la reçoive.

Quelque rapport que cette divine volonté ait à l'esprit, elle nourrit l'âme, et elle la fait croître toujours, en lui donnant ce qu'il y a de meilleur à chaque moment. Ce n'est ni ceci ni cela qui produit ces heureux effets, c’estce qui est de l'ordre de Dieu, au moment présent. Ce qui était le

meilleur au moment passé ne l'est plus, parce qu'il est destitué de la volonté de Dieu, qui s'écoule sous d'autres apparences, pour faire naître le devoir du moment présent; et c'est ce devoir, quelque apparence qu'il ait, qui est présentement ce qu'il y a de plus sanctifiant pour l'âme.

Si la divine volonté fait un devoir présent de lire, la lecture opère au fond de l’âme le terme mystérieux. Si la divine volonté fait quitter la lecture pour un devoir de contemplation actuelle, ce devoir opère au fond du cœur le nouvel homme, et la lecture serait alors préjudiciable et inutile, Si la divine volonté retire de la contemplation actuelle pour faire entendre les confessions, etc., et cela pendant des temps considérables, le devoir forme Jésus- Christ au fond du cœur, et toute la douceur de la£&contemplation ne servirait qu'à l’y détruire,

C’est l’ordre de Dieu qui est la plénitude de tous nos moments. Il s'écoule sous mille apparences différentes, qui, devenant successivement notre devoir présent, forment, font croitre et consomment en nous l’homme nouveau, jusqu’à la plénitude que la divine sagesse nous a destinée. Ce mystérieux accroissement de l’âge de Jésus-Christ, en nos cœurs, est le terme produit par l’ordre de Dieu; c’est le fruit de sa grâce et de sa volonté divine.

Ce fruit, comme nous l'avons dit, se produit, s’accroit, et se nourrit par la succession de nos devoirs présents, que la même volonté de Dieu remplit. En accomplissant: ces devoirs, nous sommes toujours assurés de posséder la meilleure part, car cette volonté sainte est elle-même la meilleure part: il n’y a qu’à la laisser faire, et à s’y abandonner à l’aveugle, avec une confiance parfaite. Elle est infiniment sage, infiniment puissante, infiniment bienfaisante.pour les âmes qui espèrent en elle totalement et sans réserve, qui n’aiment et ne cherchent qu’elle seule; et qui croient, avec une foi et une confiance inébranlables, que.ce qu’elle fait à chaque moment est le mieux, sans cher-. cher ailleurs le plus et le moins, et sans s'arrêter à considérer les rapports de tout le matériel de l’ordre de Dieu: ce qui n’est qu'une pure recherche de l’'amour-propre.

La volonté de Dieu est l’essentiel, le réel et la vertu de

-toutes choses; c’est elle qui les ajuste et les rend propres à l'âme: sans elle, tout est vide, néant, mensonge, vanité, lettre, écorce et mort. La volonté de Dieu est le salut, la: santé, la vie du corps et de l’âme, quelque apparence que porte le sujet sur lequel elle s'applique.

Il ne faut donc pas regarder les rapports que les choses ont à l'esprit et au corps pour juger de leur vertu, car ces rapports sont de peu d'importance; c’est la volonté de Dieu qui donne aux choses, quelles qu’elles soient, l’efficacité pour former Jésus-Christ au fond de nos cœurs. Il ne faut point donner de loi à cette volonté, ni lui poser des limites, car elle est toute puissante.

Que l'esprit ait les idées qu'il lui plaira, que le corps sente ce qu'il pourra, ne füt-ce pour l’esprit que distractions et troubles, ne fût-ce pour le corps que maladies et morts, cette divine volonté est toujours, cependant, pour le moment présent, la vie du corps et de l’âme; car enfin, lun et l’autre, dans quelque état qu'ils soient, ne sont jamais soutenus que par elle. Le pain sans elle est un poison; par elle le poison est un remède salutaire. Les livres sans elle ne font qu'aveugler, et l'embarras par elle devient une lumière. Elle est le tout, le bon, le véritable en toutes choses. En tout elle donne Dieu; et Dieu est l'être

* infini qui tient lieu de tout à l’âme qui le possède….

S VI

L'esprit et les autres moyens humains ne sont utiles qu’autant qu’ils servent d’instrument à l’action divine

L'esprit, avec tout ce qui en dépend, veut tenir le premier rang entre les moyens divins; il faut le réduire au dernier, comme un esclave dangereux. Le cœur simple, sil sait l’'employer, peut en tirer de grands avantages; mais il peut aussi beaucoup nuire s’il n’est assujetti. Quand l’âme soupire après les moyens créés, l’action divine lui dit au cœur qu’elle lui suffit; quand elle y veut renoncer mal à propos, l’action divine lui dit que ce sont des instruments qu'il ne faut ni prendre ni laisser de soi-même, mais qu’il faut recevoir d'elle, et ajuster avec simplicité à l’ordre de Dieu, usant de tout comme n’en usant pas, étant privé. de tout comme ne manquant de rien.

L'action divine, étant d’une plénitude sans bornes, ne peut s'emparer d’une âme qu’autant que cette âme est vide de toute confiance dans son action propre; car cette confiance est une fausse plénitude qui exclut l’action divine.

Voilà l’obstacle le plus propre à l’arréter: celui qu’elle trouve dans l’âme elle-même; car pour les obstacles extérieurs, elle sait, quand il lui plaît, les changer en moyens. Tout lui est également propre et tout lui est également inutile. Tout est rien sans elle, et le rien est tout par elle. Que la méditation, la contemplation, les prières vocales, le silence intérieur, les actes des puissances, sensibles ou distincts ou moins aperçus, la retraite ou l’action, soient ce que l’on voudra en eux-mêmes; le meilleur de tout cela.pour l'âme, c’est tout ce que Dieu veut au moment présent; et l’âme doit regarder tout cela avec une parfaite indifférence comme n'étant rien du tout.

Ainsi, ne voyant que Dieu en toutes choses, doit-elle les prendre et les laisser toutes à son gré, pour ne vivre, ne se nourrir et n’espérer qu'en son ordre, et non dans les choses qui n’ont de force et de vertu que par lui. Elle doit dire à chaque moment et à l’égard de tout, comme saint Paul: « Seigneur, que voulez-vous que je fasse? » Et non ceci et cela, mais: « Tout ce que vous voudrez! » L'esprit aime cela, le corps ceci; mais, Seigneur, je ne veux que votre sainte volonté. L’oraison, l’action, la prière vocale ou mentale, en acte ou en silence, en foi ou en lumière, en distinction d’espèces ou en grâce générale: tout, Seigneur, n’est rien, car votre volonté est le réel et l'unique vertu de tout cela. C’est elle seule qui est le point de ma dévotion, et non les choses, quelque élevées et sublimes qu’elles soient, parce que c’est la perfection du cœur et non de lPesprit qui est le terme de la grâce.

La présence de Dieu qui sanctifie nos âmes est cette habitation de la Sainte Trinité qui s'écoule au fond de nos cœurs, lorsqu'ils se soumettent à la divine volonté: car la présence de Dieu, qui se fait par l’acte de la contemplation, n’opère en nous cette union intime que comme les autres choses qui sont de l’ordre de Dieu. Elle tient pourtant le premier rang entre elles, parce qu’elle est le moyen excellent de s'unir à Dieu, lorsque la divine volonté ordonne qu’on en fasse usage,

I n’y a donc rien que de légitime dans l'estime et dans L'amour que nous avons pour la contemplation et les autres exercices de piété, pourvu que cette estime et cet amour remontent tout entiers au Dieu infiniment bon qui veut bien se servir de ces moyens poiu se donner à nos âmes.

On reçoit un prince lui-même en recevant sa suite. Ce serait lui faire injure que de ne témoigner aucune affection à ses officiers, sous prétexte de le posséder seul.

11 n’y a de paix stable que dans la soumission à l’action divine.

L'âme qui ne s'attache pas uniquement à la volonté de Dieu, ne trouvera pas plus son contentement que sa sanctification dans les divers moyens qu’elle pourra essayer et dans les exercices même les plus excellents. Si ce que Dieu choisit lui-même pour vous ne vous suffit pas, quelle autre main que la sienne pourrait vous servir à souhait? Si vous êtes dégoûté d’une viande que la divine volonté elle-même a préparée, quelle nourriture ne sera pas insipide à un goût si dépravé? Une âme ne peut être véritablement nourrie, fortifiée, purifiée, enrichie, sanctifiée que par cette plénitude du moment présent. Que voulez-vous donc davantage? Puisque vous y trouvez tous les biens, pourquoi les chercher ailleurs? L’entendez-vous mieux que Dieu? Puisqu'’il ordonne que ce soit ainsi, comment pourriez-vous désirer que ce fût autrement? Sa sagesse et sa bonté peuvent-elles se tromper? Du moment qu'une chose leur plait, ne devez-vous pas être convaincu qu’elle est excellente? Pensez-vous trouver la paix en vous mettant en lutte avec le Tout-Puissant? N'est-ce pas au contraire cette lutte, que nous renouvelons trop souvent, sans presque nous l'avouer à nous-mêmes, qui est la cause de toutes nos agitations?

Il est juste, en effet, que l’âme qui n’est pas satisfaite par la plénitude divine du moment présent, soit punie

par l'impuissance de se trouver contente d’aucune autre chose. Si les livres, les exemples des Saints, les discours spirituels ôtent la paix, s’ils remplissent sans rassasier, c’est une marque qu'on s’est écarté du pur abandon à l’action divine, et qu’on se remplit de ces choses par propriété. Leur plénitude alors ferme l'entrée à Dieu; il s’en faut vider comme d’un obstacle à la grâce. Mais quand action divine ordonne ces choses, l’âme les reçoit comme le reste, c’est-à-dire comme ordre de Dieu. Elle les laisse telles qu’elles sont, et n’en prend que le simple usage, pour être fidèle; et dès que leur moment est passé, elle les abandonne pour se contenter du moment suivant. Il n’y a en effet de vraiment bon pour moi que l’action émanée de l’ordre de Dieu. Je ne puis trouver ailleurs aucun moyen, quelque bon qu’il soit en lui-même, qui soit plus approprié à ma sanctification et plus capable de me donner la paix.

La perfection des âmes et l'excellence des divers états se mesurent sur la fidélité à l’ordre de Dieu.

L'ordre de Dieu donne à toutes choses, à l’égard de âme qui sy conforme, un prix surnaturel et divin; tout ce qu’il impose, tout ce qu’il renferme, et tous les objets sur lesquels il se répand, deviennent sainteté et perfection; car sa vertu n’a point de bornes; elle divinise toutes les choses qu’elle touche.

Mais, pour ne s’écarter ni à droite ni à gauche, il faut que l’âme ne suive aucune inspiration qu'elle croirait avoir reçue de Dieu, avant de s'être assurée que cette inspiration ne l’éloigne point des devoirs de son état. Ces

devoirs sont la manifestation la plus certaine de l’ordre de Dieu, et rien ne leur doit être préféré; il n’y a là rien à craindre, rien à exclure, ni à distinguer. Les moments employés à l’accomplissement de ses devoirs sont pour l’âme les plus précieux et les plussalutaires, par cela même qu'ils lui donnent l’assurance indubitable qu’elle accomplit le bon plaisir de son Dieu.

Toute la vertu de ce qui s’appelle saint est dans cet ordre de Dieu: ainsi il ne faut rien rejeter, rien rechercher, mais prendre tout de sa part, et rien sans lui. Les livres, les avis des sages, les prières vocales, les affections intérieures, si l’ordre de Dieu les ordonne, tout cela instruit, tout cela dirige, unit. Le quiétisme est dans l’erreur quand il dédaigne ces moyens et tout le sensible, car il y a des âmes que Dieu veut faire aller toujours par cette voie; et leurs états et leurs attraits le marquent assez clairement. En vain l’on se figure des façons d'abandon d'où toute la propre activité soit exclue; quand l’ordre divin fait agir, la sainteté est dans l’activité.

Outre les devoirs imposés à chacun par son état, Dieu peut encore demander certaines actions qui ne sont pas renfermées dans ces devoirs, quoiqu’elles ne leur soient point opposées. L'attrait et l'inspiration sont alors la marque de l’ordre divin; et le plus parfait pour les âmes que Dieu conduit de la sorte est d'ajouter aux choses commandées les choses inspirées; mais avec les précautions que l'inspiration exige, pour ne point porter atteinte aux devoirs de l’état, ni aux choses de pure Providence.

Dieu se forme les Saints comme il lui plait; c’est son ordre qui les fait tous, et tous seront soumis à cet ordre: cette soumission est le véritable abandon, c’est le plus parfait.

Les devoirs de l’état et ce qui vient de la Providence

est commun à tous les Saints; c'est ce que Dieu marque à tous généralement. Ils vivent cachés dans l’obscurité, car le monde est si funeste qu'ils en évitent les écueils; mais ce n’est pas en cela qu'ils font consister leur sainteté; elle est tout entière dans leur soumission à l'ordre de Dieu. Plus cette soumission devient absolue, plus aussi ils se sanctifient. Il ne faut pas croire que ceux en qui Dieu fait éclater les vertus par des actions singulières et extraordinaires, par des attraits et des inspirations non suspectes, aillent moins, pour cela, par la voie de l’abandon. Dès que l’ordre de Dieu leur fait un devoir de ces œuvres éclatantes, ils ne seraient pas abandonnés à Dieu et à sa volonté, et elle ne serait pas maitresse de tous leurs moments, et tous leurs moments ne seraient pas volonté de Dieu, s'ils se contentaient des devoirs de leur état et des choses de pure Providence. Il faut qu'ils s'étendent et qu’ils se mesurent selon l'étendue des desseins de Dieu, dans cette voie qui leur est tracée par l'attrait; il faut que l'inspiration leur soit un devoir, et qu'ils y soient fidèles. Et comme il y a des âmes dont tout le devoir est marqué par une loi extérieure, et qui s'y doivent tenir renfermés, parce que l’ordre de Dieu les y resserre; il faut de même que les autres, outre le devoir extérieur, soient encore fidèles à cette loi intérieure que le Saint- Esprit leur grave dans le cœur.

Mais qui sont les plus saints? C'est vaine et pure curiosité de chercher à le savoir. Chacun doit suivre la route qui lui est tracée. La perfection consiste à se soumettre pleinement à l'ordre de Dieu, et à ne laisser rien échapper de ce qui s’y trouve de plus parfait. La comparaison des divers états considérés en eux-mêmes, ne nous avance en Yien, puisque ce n’est point dans la quantité ou dans

la qualité des choses ordonnées qu'il faut rechercher la sainteté. Si l’amour-propre est le principe qui nous fait agir, ou s'il n’est pas rectifié lorsqu'on s'aperçoit de ses recherches. on sera toujours pauvre dans l'abondance que l'ordre de Dieu ne remplit pas. Cependant, pour décider en quelque sorte la question, je pense que la sainteté répond à l'amour qu'on a pour le bon plaisir de Dieu; et que plus cette volonté et cet ordre sont aimés, de quelque nature que soit le matériel qu’ils ordonnent, plus aussi il y a de sainteté. Et cela se voit en Jésus, Marie et Joseph; car dans leur vie particulière il y à plus d’amour que de grandeur, et plus de forme que de matière: et on n'écrit pas que ces personnes si saintes aient cherché la sainteté des choses, mais seulement la sainteté dans les choses.

I] faut donc conclure qu’il n'y a pas de voie particulière qui soit la plus parfaite; mais que le plus parfait, en général, est la soumission à l'ordre de Dieu, soit dans l’accomplissement des devoirs extérieurs, soit dans les dispositions intérieures.

Conclusion du premier chapitre, Combien la sainteté devient facile dès qu’on comprend bien cette doctrine.

Je crois que si les âmes qui tendent sérieusement à la sainteté étaient instruites de cette conduite qu'elles doivent tenir, elles s’épargneraient bien de la peine. J'en dis autant des personnes du monde et des âmes de Providence. Si les premières savaient le mérite caché dans ce que chaque instant du jour leur donne à pratiquer, je veux dire leurs devoirs journaliers et les actions de leur

état; si les secondes pouvaient se persuader que le fond de la sainteté consiste dans les choses dont elles ne font point de cas, et qu’elles regardent même comme lui étant étrangères; si les unes et les autres comprenaient que, pour s'élever au plus haut degré de la perfection; les croix de Providence, que leur état leur fournit à chaque moment, leur ouvrent un chemin bien plus sûr et bien plus court que les états et les œuvres extraordinaires; que la vraie pierre philosophale est la soumission à l’ordre de Dieu qui change en or divin toutes leurs occupations, leurs ennuis, leurs souffrances; qu’elles seraient heureuses! Quelle consolation et quel courage elles puiseraient dans cette pensée, que, pour acquérir l'amitié de Dieu et toutes les gloires du ciel, il n’y a pas plus à faire qu’elles ne font, ni plus à souffrir qu’elles ne souffrent; que ce qu’elles laissent perdre et ce qu’elles ne comptent pour rien, suffirait pour acheter une sainteté éminente!

Que je désirerais, Ô mon Dieu, être le missionnaire de cette sainte volonté, et apprendre à tout le monde qu’il n’y à rien de si aisé, de si commun, ni de si présent dans les mains de tout le monde que la sainteté! Que je voudrais pouvoir faire bien comprendre que, de même que le bon et le mauvais larron n'avaient pas des choses différentes à faire et à souffrir pour être saints; ainsi deux âmes, dont l’une est mondaine et l’autre tout intérieure et spirituelle, n’ont rien de plus à faire et à souffrir l’une que l’autre; que celle qui se sanctifie acquiert l’éternelle félicité, en faisant par soumission à votre volonté ce que celle qui se damne fait par fantaisie; et que cette dernière se damne en souffrant avec regret et avec murmure ce due celle qui se sauve endure avec résignation! C’est donc le cœur seul qui est différent.

O chères âmes, qui lisez ceci, il ne vous en coûtera pas davantage, faites ce que vous faites, souffrez ce que vous souffrez: il n’y à que votre cœur à changer. Ce qu’on entend par le cœur, c’est la volonté. Ce changement consiste donc à vouloir ce qui nous arrive par l’ordre de Dieu. Oui, la sainteté du cœur est un simple fat, une simple disposition de volonté conforme à celle de Dieu. Qu’y a-t-il de plus aisé? Car, qui ne peut aimer une volonté si aimable et si bonne? Aimons-la donc, et par ce seul amour tout en nous deviendra divin.

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