Chapitre 1
Enfance, désir du martyre et confiance en la Vierge
Dans ce passage, Thérèse reconnaît les grâces reçues dès l’enfance: l’exemple lumineux de ses parents, l’amour des vies de saints, le goût de la prière, de l’aumône, du rosaire et de la solitude avec Dieu. Avec son frère, elle nourrit un vif désir du ciel, jusqu’à rêver du martyre ou d’une vie d’ermite. Elle relit pourtant ces élans avec vérité: ils n’étaient pas encore un pur amour de Dieu. La mort de sa mère, vers douze ans, devient un tournant: dans sa peine, elle se confie à la Vierge Marie comme à une mère désormais donnée.
Texte de Sainte Thérèse d’Avila
L’éminente piété de mes parents, et les faveurs dont Dieu me combla dès mon enfance, auraient dû suffire, si je n’avais été si infidèle, pour me fixer dans le sentier de la vertu. Mon père se plaisait infiniment à la lecture des bons livres, et il tenait à en avoir d’écrits en langue castillane, afin que ses enfants pussent les lire. Cette pieuse industrie, le soin avec lequel ma mère nous faisait prier Dieu, et nous inspirait de la dévotion envers Notre-Dame ainsi qu’envers quelques saints, excitèrent en mon âme comme les premières étincelles de piété, à l’âge, ce me semble, de six à sept ans. Cet élan d’une vertu naissante se trouvait soutenu par l’exemple des auteurs de mes jours. Modèles de vertu, ils n’accordaient qu’à elle leur estime et leur faveur. On voyait en mon père une admirable charité envers les pauvres, et la compassion la plus vive pour les malades. Sa bonté à l’égard de ses serviteurs allait si loin, que jamais il ne put se résoudre à prendre des esclaves; son âme était trop attristée à la vue de leur sort. Aussi, ayant eu quelque temps dans sa maison une esclave d’un de ses frères, il la traitait à l’égal de ses enfants; et il était si touché de ne pas la voir libre, qu’il en éprouvait, disait-il, une intolérable douleur. Dans ses paroles se fit toujours remarquer un respect souverain pour la vérité. Nul ne l’entendit jamais ni jurer, ni médire; la plus parfaite décence de mœurs respirait dans toute sa vie.
Dieu avait également orné ma mère des plus belles vertus. Les grandes infirmités dont sa vie ne fut qu’un enchaînement, firent éclater sa patience. Une ravissante modestie trahissait au dehors tout ce que son âme avait de pudique. Douée d’une beauté rare, jamais elle ne parut en faire la moindre estime: comptant à peine trente-trois ans quand elle mourut, elle avait déjà adopté cette sévérité de costume qui convient au dernier âge de la vie. Elle charmait par la douceur de son caractère et par les grâces de son esprit. Sa vie tout entière s’était écoulée au sein de grandes souffrances; la mort la plus chrétienne en fut le terme et la couronne.
Nous étions trois sœurs et neuf frères. Grâce à la bonté divine, tous, par la vertu, ont ressemblé à leurs parents, excepté moi. J’étais cependant la plus chérie de mon père; et tant que ma première candeur n’avait pas été ternie par le péché, sa prédilection pour moi n’était pas, ce me semble, sans quelque fondement. Aussi, lorsque je me rappelle cette pente heureuse vers la vertu que le Seigneur m’avait donnée, et le triste usage que j’en ai fait, mon âme se brise de douleur. J’étais d’autant plus coupable, que, pour être toute à Dieu, je ne trouvais aucun obstacle dans la société de mes frères.
Je les chérissais tous de l’affection la plus tendre, et ils me payaient de retour. Toutefois, il y en avait un à peu près de mon âge que j’aimais plus que les autres. Nous nous réunissions pour lire ensemble les vies des saints. En voyant les divers genres de supplices que les martyrs enduraient pour Dieu, je trouvais qu’ils achetaient à bon compte le bonheur d’aller jouir de lui, et j’aspirais, moi aussi, à une mort si belle, de toute l’ardeur de mes désirs. Ce n’était pas l’amour de Dieu qui faisait ainsi palpiter mon cœur; je voulais seulement me voir au plus tôt au ciel, en possession de cette ineffable félicité dont les livres nous offraient la peinture. Nous délibérions ensemble sur les moyens d’atteindre notre but. Le parti qui nous souriait davantage était de nous en aller, demandant notre pain pour l’amour de Dieu, au pays des Maures, dans l’espoir qu’ils feraient tomber nos têtes sous le glaive. Dans un âge aussi tendre, le Seigneur nous donnait, ce me semble, assez de courage pour exécuter un tel dessein, si nous avions pu gagner le sol infidèle; mais nous avions un père et une mère, et c’était là le plus grand obstacle à nos yeux. Nous étions frappés d’un étonnement étrange en lisant dans ces livres que les châtiments comme les récompenses devaient durer à jamais. Que de fois cette pensée fut l’objet de nos entretiens! Nous aimions à redire, sans nous lasser: Quoi! pour toujours! toujours! toujours! Et lorsque j’avais ainsi passé un certain temps à répéter ces paroles, Dieu, malgré ma tendre enfance, faisait briller la vérité au fond de mon âme, et m’enflammait du désir de marcher dans le chemin qui conduit à l’éternelle vie.
Voyant qu’il nous était impossible d’aller au lointain pays des Maures moissonner la palme du martyre, nous résolûmes de mener la vie des ermites du désert. Dans un jardin attenant à la maison, nous nous mîmes à bâtir de notre mieux des ermitages, en posant l’une sur l’autre de petites pierres qui tombaient presque aussitôt. Ainsi, toute tentative de réaliser nos désirs demeurait impuissante. Maintenant encore, je me sens délicieusement attendrie en voyant combien Dieu se hâtait de me donner de bonne heure ce que je perdis par ma faute.
Je faisais l’aumône autant que je le pouvais, mais mon pouvoir était petit. Je savais trouver des heures de solitude pour mes exercices de piété, qui étaient nombreux: je me plaisais surtout à réciter le saint rosaire; c’était une dévotion que ma mère avait extrêmement à cœur, et elle avait su nous l’inspirer. En jouant avec des compagnes du même âge que moi, mon grand plaisir était de construire de petits monastères et d’imiter les religieuses. J’avais, ce me semble, quelque désir de l’être, mais ce désir était moins vif que celui de vivre dans le désert et de donner ma vie pour Dieu. Quand ma mère mourut, j’avais, je m’en souviens, près de douze ans. J’entrevis la grandeur de la perte que je venais de faire. Dans ma douleur, je m’en allai à un sanctuaire de Notre-Dame, et me jetant au pied de son image, je la conjurai avec beaucoup de larmes de me servir désormais de mère. Ce cri d’un cœur simple et naïf fut entendu; j’avais une mère dans la Reine du ciel. Depuis ce moment, jamais je ne me suis recommandée à cette Vierge souveraine, que je n’aie éprouvé d’une manière visible son tout-puissant secours; et si je suis revenue de mes égarements, mon retour a été son ouvrage. Une amère tristesse s’empare en ce moment de mon âme, quand ma pensée se reporte sur les causes qui me rendirent infidèle aux bons désirs de mes jeunes années. O Dieu de mon cœur! je le vois, vous avez résolu de me sauver; que votre divine bonté achève son ouvrage! Mais pardonnez un soupir qu’arrache à mon amour l’intérêt seul de votre gloire. Pourquoi faut-il qu’une âme à laquelle vous réserviez tant de faveurs, où vous deviez habiter d’une manière si continue, ait profané par tant de souillures la sainteté de votre demeure? Je ne puis même prononcer ces paroles sans douleur, parce que je sais que toute la faute en fut à moi. Quant à vous, Seigneur, vous n’aviez rien omis, je le reconnais, pour m’enchaîner tout entière dès cet âge à votre service. Pourrais-je me plaindre de mes parents? Non. Ils ne m’offraient que l’exemple de toutes les vertus, et ils veillaient avec une tendre sollicitude au bien de mon âme.
Enfin, après cet âge si pur, vint le moment où mes yeux s’ouvrirent sur les grâces de la nature; et Dieu, disait-on, en avait été prodigue envers moi. En découvrant ces nouveaux gages de son amour, j’aurais dû l’en bénir; hélas! je ne m’en servis que pour l’offenser, comme on va le voir par mon récit.