Les Confessions Livre 1 sur 13
Table des matières Livre 1 sur 13
Table des matières Les Confessions
  1. 1 Livre premier
  2. 2 Livre deuxième
  3. 3 Livre troisième
  4. 4 Livre quatrième
  5. 5 Livre cinquième
  6. 6 Livre sixième
  7. 7 Livre septième
  8. 8 Livre huitième
  9. 9 Livre neuvième
  10. 10 Livre dixième
  11. 11 Livre onzième
  12. 12 Livre douzième
  13. 13 Livre treizième

Livre 1

Livre premier

Invocation. — Ses premières années. — Péchés de son enfance ; Haine de l’étude ; Amour du jeu.

Texte de Saint Augustin

Invocation. — Ses premières années. — Péchés de son
enfance ; Haine de l’étude ; Amour du jeu.

I. Grandeur de Dieu.

« Vous êtes grand, Seigneur, et infiniment digne de
louanges ; grande est votre puissance, et il n’est point de
mesure à votre sagesse57 ». Et c’est vous que l’homme veut
louer, chétive partie de votre création, être de boue, promenant
sa mortalité, et par elle le témoignage de son
péché, et la preuve éloquente que vous résistez, Dieu que
vous êtes, aux superbes ! Et pourtant il veut vous louer,
cet homme, chétive partie de votre création ! Vous l’excitez
à se complaire dans vos louanges ; car vous nous avez
faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il
repose en vous.

Donnez-moi, Seigneur, de savoir et de comprendre si
notre premier acte est de vous invoquer ou de vous louer,
et s’il faut, d’abord, vous connaître ou vous invoquer. Mais
qui vous invoque en vous ignorant ? On peut invoquer autre
que vous dans cette ignorance. Ou plutôt ne vous invoque-t-on
pas pour vous connaître ? « Mais est-ce possible, sans
croire ? Et comment croire, sans apôtre ?58 » Et : « Ceux-là
loueront le Seigneur, qui le recherchent59 ». Car, le cherchant,
ils le trouveront, et le trouvant, ils le loueront.
Que je vous cherche, Seigneur, en vous invoquant, et que
je vous invoque en croyant en vous ! car vous nous avez
été annoncé. Ma foi vous invoque, Seigneur, cette foi
que vous m’avez donnée, que vous m’avez inspirée par
l’humanité de votre Fils, par le ministère de votre apôtre.

II. Dieu est en l’homme ; l’homme est en Dieu.

Et comment invoquerai-je mon Dieu, mon Dieu et Seigneur ?
car l’invoquer, c’est l’appeler en moi. Et quelle
place est en moi, pour qu’en moi vienne mon Dieu, pour
que Dieu vienne en moi, Dieu qui a fait le ciel et la
terre ? Quoi ! Seigneur mon Dieu, est-il en moi de quoi
vous contenir ? Mais le ciel et la terre que vous avez
faits, et dans qui vous m’avez fait, vous contiennent-ils ?

Or, de ce que sans vous rien ne serait, ne suit-il pas
que tout ce qui est, vous contienne ? Donc, puisque je
suis, comment vous demandé-je de venir en moi, qui ne
puis être sans que vous soyez en moi ? Et pourtant je ne
suis point aux lieux profonds, et vous y êtes ; car « si je
descends en enfer je vous y trouve60 ».

Je ne serais donc point, mon Dieu, je ne serais point
du tout si vous n’étiez en moi. Que dis-je ? je ne serais
point si je n’étais en vous, « de qui, par qui et en qui
toutes choses sont61 ». Il est ainsi, Seigneur, il est ainsi.
Où donc vous appelé-je, puisque je suis en vous ? D’où
viendrez-vous en moi ? Car où me retirer hors du ciel et
de la terre, pour que de là vienne en moi mon Dieu qui
a dit : « C’est moi qui remplis le ciel et la terre ?62 »

III. Dieu est tout entier partout.

Êtes-vous donc contenu par le ciel et la terre, parce que
vous les remplissez ? ou les remplissez-vous, et reste-t-il
encore de vous, puisque vous n’en êtes pas contenu ? Et
où répandez-vous, hors du ciel et de la terre, le trop-plein
de votre être ? Mais avez-vous besoin d’être contenu,
vous qui contenez tout, puisque vous n’emplissez qu’en
contenant ? Les vases qui sont pleins de vous ne vous font
pas votre équilibre ; car s’ils se brisent, vous ne vous
répandez pas ; et lorsque vous vous répandez sur nous,
vous ne tombez pas, mais vous nous élevez ; et vous ne
vous écoulez pas, mais vous nous recueillez.

Remplissant tout, est-ce de vous tout entier que vous
remplissez toutes choses ? Ou bien, tout ne pouvant vous
contenir, contient-il partie de vous, et toute chose en
même temps cette même partie ? ou bien chaque être,
chacune ; les plus grands, davantage ; les moindres, moins ?
Y a-t-il donc en vous plus et moins ? Ou plutôt n’êtes-vous
pas tout entier partout, et, nulle part, contenu tout
entier ?

IV. Grandeur ineffable de Dieu.

Qu’êtes-vous donc, mon Dieu, qu’êtes-vous, de grâce,
sinon le Seigneur Dieu ? « Car quel autre Seigneur que
le Seigneur ? quel autre Dieu que notre Dieu ?63 » O très
haut, très bon, très puissant, tout-puissant, très miséricordieux
et très juste, très caché et très présent, très beau
et très fort, stable et incompréhensible, immuable et
remuant tout, jamais nouveau, jamais ancien, renouvelant
tout et conduisant à leur insu les superbes au dépérissement,
toujours en action, toujours en repos, amassant
sans besoin, vous portez, remplissez et protégez, vous
créez, nourrissez et perfectionnez, cherchant lorsque rien
ne vous manque !

Votre amour est sans passion ; votre jalousie, sans inquiétude ;
votre repentance, sans douleur ; votre colère,
sans trouble ; vos œuvres changent, vos conseils ne changent
pas. Vous recouvrez ce que vous trouvez et n’avez jamais
perdu. Jamais pauvre, vous aimez le gain ; jamais
avare, et vous exigez des usures. On vous donne de surérogation
pour vous rendre débiteur ; et qu’avons-nous qui ne
soit vôtre ? Vous rendez sans rien devoir ; vous remettez
ce qu’on vous doit, sans rien perdre. Et qu’ai-je dit, mon
Dieu, ma vie, mes délices saintes ? Et que dit-on de vous
en parlant de vous ? Mais malheur à qui se tait de vous,
car sa parole est muette.

V. Dites à mon âme : « Je suis ton salut ».

Qui me donnera de me reposer en vous ? Qui vous fera
descendre en mon cœur ? Quand trouverai-je l’oubli de
mes maux dans l’ivresse de votre présence, dans le
charme de vos embrassements, ô mon seul bien ? Que
m’êtes-vous ? Par pitié, déliez ma langue ! Que vous suis-je
moi-même, pour que vous m’ordonniez de vous aimer,
et, si je désobéis, que votre colère s’allume contre moi et
me menace de grandes misères ? N’est-ce donc rien que
de ne vous aimer pas ? Ah ! dites-moi, au nom de vos miséricordes,
Seigneur mon Dieu, dites-moi ce que vous
m’êtes. Dites à mon âme : « Je suis ton salut ». Parlez
haut, que j’entende. L’oreille de mon cœur est devant
vous, Seigneur ; ouvrez-la, et dites à mon âme64 : « Je
suis ton salut ». Et je cours après cette voix, et je m’attache
à vous ! Ne me voilez pas votre face. Que je meure
pour la voir ! Que je meure pour vivre de sa vue !

La maison de mon âme est étroite pour vous recevoir,
élargissez-la. Elle tombe en ruines, réparez-la. Çà et là,
elle blesse vos yeux, je l’avoue et le sais ; mais qui la
balayera, à quel autre que vous crierai-je ? « Purifiez-moi
de mes secrètes souillures, Seigneur, et n’imputez pas
celles d’autrui à votre serviteur65 » Je crois, c’est pourquoi
je parle, Seigneur, vous le savez. Ne vous ai-je pas, contre
moi-même, accusé mes crimes, ô mon Dieu, et ne
m’avez-vous pas remis la malice de mon cœur ? Je n’entre
point en jugement avec vous qui êtes la vérité. Et je ne
veux pas me tromper moi-même, de peur que « mon iniquité
ne mente à elle-même66 ». « Non, je ne conteste
pas avec vous ; « car si vous pesez les iniquités, Seigneur,
Seigneur, qui pourra tenir67 ? »

VI. Enfance de l’homme ; Éternité de Dieu.

Mais pourtant laissez-moi parler à votre miséricorde,
moi, terre et cendre. Laissez-moi pourtant parler, puisque
c’est à votre miséricorde et non à l’homme moqueur que
je parle. Et vous aussi, peut-être, vous riez-vous de moi ;
mais vous aurez bientôt pitié. Qu’est-ce donc que je veux
dire, Seigneur mon Dieu, sinon que j’ignore d’où je suis
venu ici, en cette mourante vie, ou peut-être cette mort
vivante ? Et j’ai été reçu dans les bras de votre miséricorde,
comme je l’ai appris des père et mère de ma chair,
de qui et en qui vous m’avez formé dans le temps ; car
moi je ne m’en souviens pas.

J’ai donc reçu les consolations du lait humain. Ni ma
mère, ni mes nourrices ne s’emplissaient les mamelles :
mais vous, Seigneur, vous me donniez par elles l’aliment
de l’enfance, selon votre institution et l’ordre profond de
vos richesses. Vous me donniez aussi de ne pas vouloir
plus que vous ne me donniez, et à mes nourrices de vouloir
me donner ce qu’elles avaient reçu de vous ; car
c’était par une affection prédisposée qu’elles me voulaient
donner ce que votre opulence leur prodiguait. Ce leur
était un bien que le bien qui me venait d’elles, dont elles
étaient la source, sans en être le principe. De vous, ô
Dieu, tout bien, de vous, mon Dieu, tout mon salut. C’est
ce que depuis m’a dit votre voix criant en moi par tous
vos dons intérieurs et extérieurs. Car alors que savais-je ?
Sucer, savourer avec délices, pleurer aux offenses de ma
chair, rien de plus.

Et puis je commençai à rire, en dormant d’abord,
ensuite éveillé. Tout cela m’a été dit de moi, et je l’ai cru,
car il en est ainsi des autres enfants ; autrement je n’ai
nul souvenir d’alors. Et peu à peu je remarquais où
j’étais, et je voulais montrer mes volontés à qui pouvait
les accomplir ; mais en vain ; elles étaient au dedans, on
était au dehors ; et nul sens ne donnait à autrui entrée
dans mon âme. Aussi je me démenais de tous mes membres,
de toute ma voix, de ce peu de signes, semblables à
mes volontés, que je pouvais, tels que je les pouvais, et
toutefois en désaccord avec elles. Et quand je n’étais pas
obéi, faute d’intelligence ou de volonté, je m’emportais
contre ces grandes personnes insoumises, et, libres, refusant
d’être mes esclaves, je me vengeais d’elles en pleurant.
Tels j’ai observé les enfants que j’ai pu voir, et ils
m’ont mieux révélé à moi-même, à leur insu, que mes
premiers instituteurs, malgré leur expérience.

Et voici que dès longtemps mon enfance est morte, et je
suis vivant. Mais vous, Seigneur, vous vivez toujours,
sans que rien meure en vous, parce qu’avant la naissance
des siècles et avant tout ce qui peut être nommé au delà,
vous êtes, vous êtes Dieu et Seigneur de tout ce que vous
avez créé ; en vous demeurent les causes de tout ce qui
passe, et les immuables origines de toutes choses muables,
et les raisons éternelles et vivantes de toutes choses irrationnelles
et temporelles.

Dites-moi, dites à votre suppliant, dans votre miséricorde,
dites à votre misérable serviteur, dites-moi, mon
Dieu, si mon enfance a succédé à quelque âge expiré déjà,
et si cet âge est celui que j’ai passé dans le sein de ma
mère ? J’en ai quelques indications, j’ai vu moi-même des
femmes enceintes. Mais avant ce temps, mon Dieu, mes
délices, ai-je été quelque part ou quelque chose ? Qui
pourrait me répondre ? Personne ; ni père, ni mère, ni
l’expérience des autres, ni ma mémoire. Ne vous moquez-vous
pas de moi à de telles questions, vous qui m’ordonnez
de vous louer et de vous glorifier de ce que je connais ?
Je vous glorifie, Seigneur du ciel et de la terre, et
vous rends hommage des prémices de ma vie et de mon
enfance dont je n’ai point souvenir. Mais vous avez permis
à l’homme de conjecturer ce qu’il fut par ce qu’il
voit en autrui, et de croire beaucoup de lui sur la foi de
simples femmes ; enfin j’étais alors, et je vivais déjà, et
déjà, sur le seuil de l’enfance, je cherchais des signes
pour manifester mes sentiments.

Et de qui un tel animal peut-il être, sinon de vous, Seigneur ?
Et qui serait donc l’artisan de lui-même ? Est-il
autre source d’où être et vivre découle en nous, sinon
celle dont vous nous tirez, Seigneur, pour qui être et vivre
est tout un, parce que l’être par excellence et la souveraine
vie, c’est vous-même ; car vous êtes le Très-Haut, et
vous ne changez pas ; et le jour d’aujourd’hui ne passe point
pour vous, et pourtant il passe en vous, parce qu’en vous
toutes choses sont, et rien ne trouverait passage si votre
main ne contenait tout. Et comme vos années ne manquent
point, vos années, c’est aujourd’hui. Et combien de
nos jours, des jours de nos pères ont passé par votre aujourd’hui
et en ont reçu leur être et leur durée ; et d’autres
passeront encore, qui recevront de lui leur mesure et
leur existence ! Mais vous, vous êtes le même ; ce n’est pas
demain, ce n’est pas hier, c’est aujourd’hui que vous
ferez, c’est aujourd’hui que vous avez fait.

Que m’importe si tel ne comprend pas ? Qu’il se réjouisse,
celui-là même, en disant : J’ignore. Oui, qu’il se
réjouisse, qu’il préfère vous trouver en ne vous trouvant
pas, à ne vous trouver pas en vous trouvant.

VII. L’enfant est pécheur.

Ayez pitié, mon Dieu. Malheur aux péchés des hommes !
Et c’est l’homme qui parle ainsi, et vous avez pitié de lui,
parce que vous l’avez fait, et non le péché qui est en lui.
Qui va me rappeler les péchés de mon enfance ? « Car
personne n’est pur de péchés devant vous, pas même l’enfant
dont la vie sur la terre est d’un jour68 ». Qui va
me les rappeler ? Si petit enfant que ce soit, en qui je vois de
moi ce dont je n’ai pas souvenance ?

Quel était donc mon péché d’alors ? Était-ce de pleurer
avidement après la mamelle ? Or, si je convoitais aujourd’hui
avec cette même avidité la nourriture de mon âge,
ne serais-je pas ridicule et répréhensible ? Je l’étais donc
alors. Mais comme je ne pouvais comprendre la réprimande,
ni l’usage, ni la raison ne permettaient de me
reprendre. Vices réels, toutefois, que ces premières inclinations,
car en croissant nous les déracinons et rejetons
loin de nous ; et je n’ai jamais vu homme de sens, pour
retrancher le mauvais, jeter le bon. Était-il donc bien, vu
l’âge si tendre, de demander en pleurant ce qui ne se
pouvait impunément donner ; de s’emporter avec violence
contre des serviteurs, personnes libres, âgées, père et
mère, gens sages, ne se prêtant pas au premier désir ; de
les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible,
pour avoir refusé une pernicieuse obéissance ?

Ainsi, la faiblesse du corps au premier âge est innocente,
l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé
était jaloux. Il ne parlait pas encore, et il regardait, pâle
et farouche, son frère de lait. Chose connue ; les mères et
nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quels
enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être,
abreuvé à cette source de lait abondamment épanchée, de
n’y pas souffrir près de lui un frère indigent dont ce seul
aliment soutient la vie ? Et l’on endure ces défauts avec
caresse, non pour être indifférents ou légers, mais comme
devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors,
plus tard ils vous révoltent.

Seigneur mon Dieu, vous avez donné à l’enfant et la vie,
et ce corps muni de ses sens, formé de ses membres,
orné de sa figure ; vous avez intéressé tous les ressorts
vitaux à sa conservation harmonieuse ; et vous m’ordonnez
de vous louer dans votre ouvrage, de vous confesser, de
glorifier votre nom, ô Très-Haut, parce que vous êtes le
Dieu tout-puissant et bon, n’eussiez-vous rien fait que ce
que nul ne peut faire que vous seul, principe de toute
mesure, forme parfaite qui formez tout, ordre suprême
qui ordonnez tout.

Or, cet âge, Seigneur, que je ne me souviens pas d’avoir
vécu, que je ne connais que sur la foi d’autrui, le témoignage
de mes conjectures, l’exemple des autres enfants,
témoignage fidèle néanmoins, cet âge, j’ai honte de le rattacher
à cette vie à moi, que je vis dans le siècle. Il est
égal en ténèbres d’oubli à celui que j’ai passé au sein de
ma mère. Que si même « j’ai été conçu en iniquité, si le
sein de ma mère m’a nourri dans le péché », où donc,
je vous prie, mon Dieu, où votre esclave, Seigneur, où donc
et quand fut-il innocent ? Mais je laisse ce temps : quel
rapport de lui à moi, puisque je n’en retrouve aucun vestige ?

VIII. Comment il apprend à parler.

Dans la traversée de ma vie jusqu’à ce jour, ne suis-je
pas venu de la première enfance à la seconde, ou plutôt
celle-ci n’est-elle pas survenue en moi, succédant à la première ?
Et l’enfance ne s’est pas retirée ; où serait-elle
allée ? Et pourtant elle n’était plus ; car déjà l’enfant à la
mamelle était devenu l’enfant qui essaye la parole. Et je
me souviens de cet âge ; et j’ai remarqué depuis comment
alors j’appris à parler, non par le secours d’un maître qui
m’ait présenté les mots dans certain ordre méthodique
comme les lettres bientôt après me furent montrées, mais
de moi-même et par la seule force de l’intelligence que vous
m’avez donnée, mon Dieu. Car ces cris, ces accents variés,
cette agitation de tous les membres, n’étant que des interprètes
infidèles ou inintelligibles, qui trompaient mon
cœur impatient de faire obéir à ses volontés, j’eus recours
à ma mémoire pour m’emparer des mots qui frappaient
mon oreille ; et quand une parole décidait un geste, un
mouvement vers un objet, rien ne m’échappait, et je connaissais
que le son précurseur était le nom de la chose
qu’on voulait désigner. Ce vouloir m’était révélé par le
mouvement du corps, langage naturel et universel que
parlent la face, le regard, le geste, le ton de la voix où se
produit le mouvement de l’âme pour obtenir, posséder, rejeter ou
fuir.

Attentif au fréquent retour de ces paroles exprimant
des pensées différentes dans une syntaxe invariable, je
notais peu à peu leur signification, et dressant ma langue
à les articuler, je m’en servis enfin pour énoncer mes
volontés. Et je parvins ainsi à pratiquer l’échange des
signes expressifs de nos sentiments, et j’entrai plus avant
dans l’orageuse société de la vie humaine, sous l’autorité
de mes parents et la conduite des hommes plus âgés.

IX. Aversion pour l’étude ; horreur des châtiments.

O Dieu, mon Dieu, quelles misères, quelles déceptions
n’ai-je pas subies, à cet âge où l’on ne me proposait
d’autre règle de bien vivre qu’une docile attention aux conseils
de faire fortune dans le siècle, d’exceller dans cette
science verbeuse, servile instrument de l’ambition et de
la cupidité des hommes ! Puis je fus livré à l’école pour
apprendre les lettres ; malheureux, je n’en voyais pas l’utilité,
et pourtant ma paresse était châtiée. On le trouvait
bon ; nos devanciers dans la vie nous avaient préparé ces
sentiers d’angoisses qu’il fallait traverser ; surcroît de
labeur et de souffrance pour les enfants d’Adam.

Nous trouvâmes alors, Seigneur, des hommes qui vous
priaient, et d’eux nous apprîmes à sentir, autant qu’il
nous était possible, que vous étiez Quelqu’un de grand,
qui pouviez, sans apparaître à nos sens, nous exaucer et
nous secourir. Tout enfant, je vous priai, comme mon
refuge et mon asile, et à vous invoquer, je rompais les
liens de ma langue, et je vous priais, tout petit, avec une
grande ferveur, afin de n’être point battu à l’école. Et
quand, pour mon bien, vous ne m’écoutiez pas, tous, jusqu’à
mes parents, si éloignés de me vouloir la moindre
peine, se riaient de mes férules, ma grande et griève peine
d’alors.

Seigneur, où est le cœur magnanime, s’il en est un seul ?
car je ne parle pas de l’insensibilité stupide, où est le
cœur dont l’amour vous enlace d’une assez forte étreinte
pour ne plus jeter qu’un œil indifférent sur ces appareils
sinistres, chevalets, ongles de fer, cruels instruments de
mort, dont l’effroi élève vers vous des supplications universelles
qui les conjurent ? Où est ce cœur ? Et pourrait-il pousser
l’héroïsme du dédain, jusqu’à rire de l’épouvante
d’autrui, comme mes parents riaient des châtiments que
m’infligeait un maître ? Car je ne les redoutais pas moins,
et je ne vous priais pas moins de me les éviter ; et je
péchais toutefois, faute d’écrire, de lire, d’apprendre
autant qu’on l’exigeait de moi.

Je ne manquais pas, Seigneur, de mémoire ou de vivacité
d’esprit ; votre bonté m’en avait assez libéralement
doté pour cet âge. Seulement j’aimais à jouer, et j’étais
puni par qui faisait de même ; mais les jeux des hommes
s’appellent affaires, et ils punissent ceux des enfants, et
personne n’a pitié ni des enfants, ni des hommes. Un juge
équitable pourrait-il cependant approuver qu’un enfant
fût châtié pour se laisser détourner par le jeu de paume
d’une étude qui sera plus tard entre ses mains un jeu
moins innocent ? Et que faisait donc celui qui me battait ?
Une misérable dispute, où il était vaincu par un collègue,
le pénétrait de plus amers dépits que je n’en éprouvais à
perdre une partie de paume contre un camarade.

X. Amour du jeu.

Et néanmoins je péchais, Seigneur mon Dieu, ordonnateur
et créateur de toutes choses naturelles, sauf les
péchés dont vous n’êtes que le régulateur ; Seigneur mon
Dieu, je péchais en désobéissant à des parents, à des
maîtres ; car je pouvais bien user dans la suite de ces
connaissances qu’on m’imposait, n’importe à quelle intention.
Ce n’était pas meilleur choix qui me rendait
désobéissant, c’était l’amour du jeu ; j’aimais toutes les
vanités du combat et de la victoire ; et les récits fabuleux,
qui, chatouillant mon oreille, y provoquaient de plus vives
démangeaisons ; et ma curiosité soulevée chaque jour, et
débordant de mes yeux, m’entraînait aux spectacles et
aux jeux qui divertissent les hommes. Que désirent donc
toutefois ces magistrats pour leurs enfants, sinon la survivance
des dignités qui les appellent à présider les jeux ?
Et ils veulent qu’on les châtie, si ce plaisir les détourne
d’études, qui, de leur aveu, doivent conduire leurs fils à
ce frivole honneur. Regardez tout cela, Seigneur, avec
miséricorde ; délivrez-nous, nous qui vous invoquons ;
délivrez aussi ceux qui ne vous invoquent pas encore,
pour qu’ils vous invoquent et soient délivrés.

XI. Malade, il demande le Baptême.

J’avais ouï parler, dès le berceau, de la vie éternelle
qui nous est promise par l’humilité de votre Fils, Notre-Seigneur,
abaissé jusqu’à notre orgueil ; et j’étais marqué
du signe de sa croix, assaisonné du sel divin, dès ma
sortie du sein de ma mère, qui a beaucoup espéré en
vous.

Vous savez, Seigneur, qu’étant encore enfant, surpris
un jour d’une violente oppression d’estomac, j’allais
mourir ; vous savez, mon Dieu, vous qui étiez déjà mon
gardien, de quel élan de cœur, de quelle foi je demandai
le baptême de votre Christ, mon Dieu et Seigneur, à la
piété de ma mère et de notre mère commune, votre
Église. Et déjà, dans son trouble, celle dont le chaste
cœur concevait avec plus d’amour encore l’enfantement
de mon salut éternel en votre foi, la mère de ma chair,
appelait à la hâte mon initiation aux sacrements salutaires,
où j’allais être lavé, en vous confessant, Seigneur
Jésus, pour la rémission des péchés, quand soudain je
me sentis soulagé. Ainsi fut différée ma purification,
comme si je dusse nécessairement me souiller de nouveau
en recouvrant la vie ; on craignait de moi une
rechute dans la fange de mes péchés, plus grave et plus
dangereuse au sortir du bain céleste.

Ainsi, déjà, je croyais, et ma mère croyait, et toute la
maison, mon père excepté, qui pourtant ne put jamais
abolir en moi les droits de la piété maternelle, ni me
détourner de croire en Jésus-Christ, lui qui n’y croyait pas
encore. Elle n’oubliait rien pour que vous me fussiez un
père, mon Dieu, plutôt que lui, et ici vous l’aidiez à l’emporter
sur son mari, à qui, toute supérieure qu’elle fût,
elle obéissait, parce qu’en cela elle obéissait à vos ordres.

Pardon, mon Dieu, je voudrais savoir, si vous le voulez,
par quel conseil mon baptême a été différé. Est-ce pour
mon bien que les rênes furent ainsi lâchées à mes instincts
pervers ? Ou me trompé-je ? Mais d’où vient que
sans cesse ce mot nous frappe l’oreille : Laissez-le, laissez-le
faire ; il n’est pas encore baptisé. Et pourtant, s’agit-il
de la santé du corps, on ne dit pas : Laissez-le se
blesser davantage, car il n’est pas encore guéri.

Oh ! que n’ai-je obtenu cette guérison prompte ! Que n’ai-je,
avec le concours des miens, placé la santé de mon
âme sous la tutelle de votre grâce qui me l’eût rendue ?
Mieux eût valu. Mais quels flots, quels orages de tentations
se levaient sur ma jeunesse ! Ma mère les voyait ;
et elle aimait mieux livrer le limon informe à leurs
épreuves que l’image divine à leurs profanations.

XII. Dieu tournait à son profit l’imprévoyance même qui dirigeait ses études.

Ainsi, à cet âge même, que l’on redoutait moins pour
moi que l’adolescence, je n’aimais point l’étude ; je
haïssais d’y être contraint, et l’on m’y contraignait, et il
m’en advenait bien : — je n’eusse rien appris sans contrainte ;
mais moi je faisais mal ; car faire à contre-cœur
quelque chose de bon n’est pas bien faire. Et ceux même
qui me forçaient à l’étude ne faisaient pas bien ; mais
bien m’en advenait par vous, mon Dieu. Eux ne voyaient
pour moi dans ce qu’ils me pressaient d’apprendre qu’un
moyen d’assouvir l’insatiable convoitise de cette opulence
qui n’est que misère, de cette gloire qui n’est qu’infamie.

Mais vous, « qui savez le compte des cheveux de notre
tête69 », vous tourniez leur erreur à mon profit, et ma
paresse, au châtiment que je méritais, si petit enfant, si
grand pécheur. Ainsi, du mal qu’ils faisaient, vous tiriez
mon bien, et de mes péchés, ma juste rétribution. Car
vous avez ordonné, et il est ainsi, que tout esprit qui
n’est pas dans l’ordre soit sa peine à lui-même.

XIII. Vanité des fictions poétiques qu’il aimait.

Mais d’où venait mon aversion pour la langue grecque,
exercice de mes premières années ? C’est ce que je ne
puis encore pénétrer. J’étais passionné pour la latine,
telle que l’enseignent, non les premiers maîtres, mais
ceux que l’on appelle grammairiens ; car ces éléments,
où l’on apprend à lire, écrire, compter, ne me donnaient
pas moins d’ennuis et de tourments que toutes mes
études grecques. Et d’où venait ce dégoût, sinon du péché
et de la vanité de la vie ? J’étais chair, esprit absent de
lui-même et ne sachant plus y rentrer. Plus certaines et
meilleures étaient ces premières leçons qui m’ont donné
la faculté de lire ce qui me tombe sous les yeux, d’écrire
ce qu’il me plaît, que celles où j’apprenais les courses
errantes de je ne sais quel Énée, oublieux de mes propres
erreurs, et gémissant sur la mort de Didon, qui se tue par
amour, quand je n’avais pas une larme pour déplorer, ô
mon Dieu, ô ma vie, cette mort de mes jours dissipés
loin de vous. Eh ! quoi de plus misérable qu’un malheureux
sans miséricorde pour lui-même, pleurant Didon,
morte pour aimer Énée, et ne se pleurant pas, lui qui
meurt faute de vous aimer ?

Dieu, lumière de mon cœur, pain de la bouche intérieure
de mon âme, vertu fécondante de mon intelligence,
époux de ma pensée, je ne vous aimais pas ; je vous étais
infidèle, et mon infidélité entendait de toutes parts cette
voix : « Courage ! courage ! » car l’amour de ce monde est
un divorce adultère d’avec vous. Courage ! courage ! dit
cette voix, pour faire rougir, si l’on n’est pas homme
comme un autre. Et ce n’est pas ma misère que je pleurais,
je pleurais Didon expirée, « livrant au fil
du glaive sa destinée dernière70 », quand je me livrais moi-même à
vos dernières créatures au lieu de vous, terre retournant
à la terre. Cette lecture m’était-elle interdite, je souffrais
de ne pas lire ce qui me faisait souffrir. Telles folies
passent pour études plus nobles et plus fécondes que
celle qui m’apprit à lire et à écrire.

Mais qu’aujourd’hui, mon Dieu, votre vérité me dise et
crie dans mon âme : Il n’en est pas ainsi ! il n’en est pas
ainsi ! Ces premiers enseignements sont bien les meilleurs.
Car me voici tout prêt à oublier les aventures
d’Énée et fables pareilles, plutôt que l’art d’écrire et de
lire. Des voiles, sans doute, pendent au seuil des écoles
de grammaire ; mais ils couvrent moins la profondeur
d’un mystère que la vanité d’une erreur.

Qu’ils se récrient contre moi, ces maîtres insensés, je
ne les crains plus, à cette heure où je vous confesse, ô
mon Dieu, tous les pensers de mon âme et me plais à
marquer l’égarement de mes voies, afin d’aimer la rectitude
des vôtres. Qu’ils se récrient contre moi, vendeurs
ou acheteurs de grammaire ! Je leur demande s’il est vrai
qu’Énée soit autrefois venu à Carthage, comme le poète
l’atteste ; et les moins instruits l’ignorent, les plus savants
le nient. Mais si je demande par quelles lettres s’écrit le
nom d’Énée, tous ceux qui savent lire me répondront
vrai, selon la convention et l’usage qui ont, parmi les
hommes, déterminé ces signes. Et si je demande encore
quel oubli serait le plus funeste à la vie humaine, l’oubli
de l’art de lire et d’écrire, ou celui de ces fictions poétiques,
qui ne prévoit la réponse de quiconque ne s’est
pas oublié lui-même ?

Je péchais donc enfant, en préférant ainsi la vanité à
l’utile ; ou plutôt je haïssais l’utile et j’aimais la vanité.
« Un et un sont deux, deux et deux quatre », était pour
moi une odieuse chanson ; et je ne savais pas de plus
doux spectacle qu’un fantôme de cheval de bois rempli
d’hommes armés, que l’incendie de Troie et l’ombre de
Créuse.

XIV. Son aversion pour la langue grecque.

Pourquoi donc haïssais-je ainsi la langue grecque,
pleine de ces fables ? Car Homère excelle à ourdir telles
fictions. Doux menteur, il était toutefois amer à mon
enfance. Je crois bien qu’il en est ainsi de Virgile pour
les jeunes Grecs, contraints de l’apprendre avec autant de
difficulté que j’apprenais leur poète.

La difficulté d’apprendre cette langue étrangère assaisonnait
de fiel la douce saveur des fables grecques. Pas
un mot qui me fût connu ; et puis, des menaces terribles
de châtiments pour me forcer d’apprendre. J’ignorais de
même le latin au berceau ; et cependant, par simple
attention, je l’avais appris, dans les embrassements de
mes nourrices, les joyeuses agaceries, les riantes caresses.

Ainsi je l’appris sans être pressé du poids de la crainte,
sollicité seulement par mon âme en travail de ses conceptions,
et qui ne pouvait rien enfanter qu’à l’aide des
paroles retenues sans leçons, à les entendre de la bouche
des autres, dont l’oreille recevait les premières confidences
de mes impressions. Preuve qu’en cette étude une
nécessité craintive est un précepteur moins puissant
qu’une libre curiosité. Mais l’une contient les flottants
caprices de l’autre, grâce à vos lois, mon Dieu, vos lois
qui depuis la férule de l’école jusqu’à l’épreuve du
martyre, nous abreuvant d’amertumes salutaires, savent
nous rappeler à vous, loin du charme empoisonneur qui
nous avait retirés de vous.

XV. Prière.

Exaucez, Seigneur, ma prière ; que mon âme ne défaille
pas sous votre discipline ; et que je ne défaille pas à vous
confesser vos miséricordes qui m’ont retiré de toutes mes
déplorables voies ! Soyez-moi plus doux que les séductions
qui m’égaraient ! Que je vous aime fortement, et
que j’embrasse votre main de toute mon âme, pour que
vous me sauviez de toute tentation jusqu’à la fin.

Et n’êtes-vous pas, Seigneur, mon roi et mon Dieu ? Que
tout ce que mon enfance apprit d’utile vous serve : si je
parle, si j’écris, si je lis, si je compte, que tout en moi
vous serve ; car, au temps où j’apprenais des choses
vaines, vous me donniez la discipline, et vous m’avez
enfin remis les péchés de ma complaisance dans les
vanités. Ce n’est point que ces folies ne m’aient laissé le
souvenir de plusieurs mots utiles ; souvenir que l’on
pourrait devoir à des lectures moins frivoles, et qui ne
sèmeraient aucun piège sous les pas des enfants.

XVI. Contre les fables impudiques.

Mais, malheur à toi, torrent de la coutume ! Qui te résistera ?
Ne seras-tu jamais à sec ? Jusques à quand rouleras-tu
les fils d’Ève dans cette profonde et terrible mer
que traversent à grand’peine les passagers de la croix !
Ne m’as-tu pas montré Jupiter tout à la fois tonnant et
adultère ? Il ne pouvait être l’un et l’autre ; mais on voulait
autoriser l’imitation d’un véritable adultère par la
fiction d’un tonnerre menteur. Est-il un seul de ces
maîtres fièrement drapés dont l’oreille soit assez à jeun
pour entendre ce cri de vérité qui part d’un homme sorti
de la poussière de leurs écoles : « Invention d’Homère ! Il
humanise les dieux ! Il eût mieux fait de diviniser les
hommes71 » ! Mais la vérité, c’est que le poète, dans ses
fictions, assimilait aux dieux les hommes criminels, afin
que le crime cessât de passer pour crime, et qu’en le
commettant, on parût imiter non plus les hommes de
perdition, mais les dieux du ciel.

Et néanmoins, ô torrent d’enfer ! en toi se plongent les
enfants des hommes ; ils rétribuent de telles leçons ; ils
les honorent de la publicité du forum ; elles sont professées
à la face des lois qui, aux récompenses privées,
ajoutent le salaire public ; et tu roules tes cailloux avec
fracas, en criant : Ici l’on apprend la langue ; ici l’on
acquiert l’éloquence nécessaire à développer et à persuader
sa pensée. N’aurions-nous donc jamais su « pluie
d’or, sein de femme, déception, voûtes célestes », et semblables
mots du même passage, si Térence n’eût amené
sur la scène un jeune débauché, se proposant Jupiter
pour modèle d’impudicité, charmé de voir en peinture
sur une muraille, « comment le dieu verse une pluie d’or
dans le sein de Danaé et trompe cette femme ». Voyez donc
comme il s’anime à la débauche sur ce divin exemple.
« Eh ! quel Dieu encore ! s’écrie-t-il. Celui qui fait trembler
de son tonnerre la voûte profonde des cieux. Pygmée
que je suis, j’aurais honte de l’imiter. Non, non, je l’ai
imité, et de grand cœur72 ».

Ces impuretés ne nous aident en rien à retenir telles
paroles, mais ces paroles enhardissent l’impureté. Je n’accuse
pas les paroles, vases précieux et choisis, mais le
vin de l’erreur que nous y versaient des maîtres ivres. Si
nous ne buvions, on nous frappait, et il ne nous était pas
permis d’en appeler à un juge sobre. Et cependant, mon
Dieu, devant qui mon âme évoque désormais ses souvenirs
sans alarme, j’apprenais cela volontiers, je m’y
plaisais, malheureux ; aussi étais-je appelé un enfant de
grande espérance.

XVII. Vanité de ses études.

Permettez-moi, mon Dieu, de parler encore de mon
intelligence, votre don ; en quels délires elle s’abrutissait !
Grande affaire, et qui me troublait l’âme par l’appât
de la louange, par la crainte de la honte et des châtiments,
quand il s’agissait d’exprimer les plaintes amères
de Junon, « impuissante à détourner de l’Italie le chef
des Troyens73 », plaintes que je savais imaginaires ; mais
on nous forçait de nous égarer sur les traces de ces mensonges
poétiques, et de dire en libre langage ce que le
poète dit en vers. Et celui-là méritait le plus d’éloges
qui, fidèle à la dignité du personnage mis en scène, produisait
un sentiment plus naïf de colère et de douleur,
ajustant à ses pensées un vêtement convenable d’expression.
Eh ! à quoi bon, ô ma vraie vie, ô mon Dieu ! A
quoi bon cet avantage sur la plupart de mes condisciples
et rivaux, de voir mes compositions plus applaudies ?
Vent et fumée que tout cela. N’était-il pas d’autre sujet
pour exercer mon intelligence et ma langue ? Vos
louanges, Seigneur, vos louanges dictées par vos Écritures
mêmes, eussent soutenu le pampre pliant de mon
cœur. Il n’eût pas été emporté dans le vague des bagatelles,
triste proie des oiseaux sinistres ; car il est plus
d’une manière de sacrifier aux anges prévaricateurs.

XVIII. Hommes plus fidèles aux lois de la grammaire qu’aux commandements de Dieu.

Eh ! quelle merveille que je me dissipasse ainsi dans
les vanités, et que, loin de vous, mon Dieu, je me répandisse
au dehors, quand on me proposait pour modèles
des hommes qui, rappelant d’eux-mêmes quelque bonne
action, rougissaient d’être repris d’un barbarisme ou
d’un solécisme échappé ; et qui, déployant, au récit de
leurs débauches, toutes les richesses d’une élocution nombreuse,
exacte et choisie, se glorifiaient des applaudissements !

Vous voyez cela, Seigneur, et vous vous taisez, « patient,
miséricordieux et vrai74 » ! Vous tairez-vous donc
toujours ? Mais à cette heure même vous retirez de ce
dévorant abîme l’âme qui vous cherche, altérée de vos
délices ; celui dont le cœur vous dit : « J’ai cherché votre
visage ; votre visage, Seigneur, je le chercherai toujours75 ».
On en est loin dans les ténèbres des passions.
Ce n’est point le pied, ce n’est point l’espace qui nous
éloigne de vous, qui nous ramène à vous. Et le plus jeune
de vos fils a-t-il donc pris un cheval, un char, un vaisseau ?
s’est-il envolé sur des ailes visibles, s’est-il dérobé
d’un pas agile, pour livrer en pays lointain aux prodigalités
de sa vie ce qu’il avait reçu de vous au départ ? Père
tendre, qui lui aviez tout donné alors, plus tendre encore
à la détresse de son retour. Mais non, c’est l’entraînement
de la passion qui nous jette dans les ténèbres, et
loin de votre face.

Voyez, Seigneur mon Dieu, dans votre inaltérable
patience, voyez avec quelle fidélité les enfants des hommes
observent le pacte grammatical qu’ils ont reçu des premiers
professeurs du langage ; avec quelle négligence ils
se dérobent au pacte éternel de leur salut qu’ils ont reçu
de vous. Et si un homme qui possède ou enseigne cette
antique législation des sons, oublie, contrairement aux
règles, l’aspiration de la première syllabe, en disant
« omme », il blesse plus les autres que si, au mépris de
vos commandements, il haïssait son frère ; comme si l’ennemi
le plus funeste était plus funeste à l’homme que la
haine même qui le soulève ; comme si le persécuteur
ravageait autrui plus qu’il ne ravage son propre cœur
ouvert à la haine.

Et certes, cette science des lettres n’est pas plus intérieure
que la conscience écrite de ne pas faire au prochain
ce qu’on n’en voudrait pas souffrir. Oh ! que vous
êtes secret, habitant les cieux dans le silence, ô Dieu, seul
grand, dont l’infatigable loi sème les cécités vengeresses
sur les passions illégitimes ? Cet homme aspire à la renommée
de l’éloquence ; il est debout devant un homme qui
juge, en présence d’une foule d’hommes ; il s’acharne sur
son ennemi avec la plus cruelle animosité, merveilleusement
attentif à éviter toute erreur de langage, à ne pas
dire : « entre aux hommes » ; et il ne voit pas la fureur
de son âme qui l’entraîne à supprimer un homme « d’entre
les hommes ».

XIX. Fautes des enfants, vices des hommes.

J’étais exposé, malheureux enfant, sur le seuil de cette
morale ; c’était l’apprentissage des tristes combats que je
devais combattre ; jaloux déjà d’éviter un barbarisme, et
non l’envie qu’une telle faute m’inspirait contre qui n’en
faisait pas. Je reconnais et confesse devant vous, mon Dieu,
ces faiblesses qui me faisaient louer de ces hommes. Leur
plaire était alors pour moi le bien-vivre ; car je ne voyais
pas ce gouffre de honte où je plongeais loin de votre
regard. Était-il donc rien de plus impur que moi ? Jusque-là
qu’abusant par mille mensonges un précepteur,
des maîtres, des parents, épris eux-mêmes de ces vanités,
je les offensais par mon amour du jeu, ma passion des
spectacles frivoles, mon ardeur inquiète à imiter ces
bagatelles.

Je dérobais aussi au cellier, à la table de mes parents,
soit pour obéir à l’impérieuse gourmandise, soit pour
avoir à donner aux enfants qui me vendaient le plaisir que
nous trouvions à jouer ensemble. Et au jeu même, vaincu
par le désir d’une vaine supériorité, j’usurpais souvent de
déloyales victoires. Mais quelle était mon impatience et la
violence de mes reproches, si je découvrais qu’on me
trompât, comme je trompais les autres ! Pris sur le fait à
mon tour, et accusé, loin de céder, j’entrais en fureur.

Est-ce donc là l’innocence du premier âge ? Il n’en est
pas, Seigneur, il n’en est pas ; pardonnez-moi, mon Dieu.
Aujourd’hui précepteur, maître, noix, balle, oiseau ;
demain magistrats, rois, trésors, domaines, esclaves ; c’est
tout un, grossissant au flot successif des années, comme
aux férules succèdent les supplices. C’est donc dans la
faiblesse corporelle de l’enfance que vous avez aimé l’image
de l’humilité, ô notre roi, lorsque vous avez dit : « Le
royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent76 ».

XX. Il rend grâces à Dieu des dons qu’il a reçus de lui dans son enfance.

Et cependant, Seigneur, à vous créateur et conservateur
de l’univers tout-puissant et tout bon, à vous notre Dieu,
grâces soient rendues, ne m’eussiez-vous donné que d’être
enfant ! Car dès lors même, j’avais l’être et la vie et le
sentiment ; et je veillais à préserver cet ensemble de tout
moi-même, ce dessin de l’unité si cachée par qui j’étais ;
je gardais par le sens intérieur l’intégrité de tous mes
sens, et dans cette petitesse de pensées, j’aimais la vérité.
Je ne voulais pas être trompé ; ma mémoire était forte ;
mon élocution polie ; l’amitié me charmait ; je fuyais la
douleur, la honte, l’ignorance. Quelle admirable merveille
qu’un tel animal !

Tout cela, don de mon Dieu ! Je ne me suis moi-même
rien donné. Tout cela est bon, et moi-même, qui suis tout
cela. Donc celui qui m’a fait est bon, et lui-même est mon
bien ; et l’élan de mon cœur lui rend hommage de tous
ces biens répandus sur mes premières années. Or je
péchais ; car ce n’était point en lui, mais dans ses créatures,
les autres et moi, que je cherchais plaisirs, grandeurs
et vérités, me précipitant ainsi dans la douleur, la
confusion, l’erreur. Grâces à vous, mes délices, ma gloire,
ma confiance, mon Dieu, grâces à vous de tous vos dons !
Mais conservez-les-moi ; car ainsi vous me conserverez
moi-même ; et tout ce que vous m’avez donné aura croissance
et perfection ; et je serai avec vous, puisque c’est
vous qui m’avez donné d’être.

Notes

  1. 57. Ps. XCV, 4, et CXLVI, 5.
  2. 58. Rom., X, 14.
  3. 59. Ps. XXI, 27.
  4. 60. Ps. CXXXVIII, 8.
  5. 61. Rom., XI, 36.
  6. 62. Jérém., XXIII, 24.
  7. 63. Ps. XVII, 32.
  8. 64. Ps. XXXIV, 3.
  9. 65. Ps. XVIII, 13, 14.
  10. 66. Ps. XXVI, 12.
  11. 67. Ps. CXXIX, 3.
  12. 68. Job, XXV, 4.
  13. 69. Matth., X, 30.
  14. 70. Æneid., VI, 456.
  15. 71. Cic., Tuscul., 1.
  16. 72. Eunuch., Act. III, sc. 5.
  17. 73. Æneid., I, 36, 75.
  18. 74. Ps. CII, 8.
  19. 75. Ps. XXVI, 8.
  20. 76. Matth., XIX, 14.

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