Le Combat spirituel Section 1 sur 66
Table des matières Section 1 sur 66
Table des matières Le Combat spirituel
  1. 1 En quoi consiste la perfection Chrétienne, que pour l’acquérir il faut combattre, & que pour sortir victorieux de ce combat, quatre choses sont nécessaires.
  2. 2 De la défiance de soi-même.
  3. 3 De la confiance en Dieu.
  4. 4 Comment on peut juger si l’on a véritablement de la défiance de soi-même, & la confiance en Dieu.
  5. 5 De l’erreur de beaucoup de gens, qui prennent la pulsillanimité pour une vertu.
  6. 6 De quelques autres avis très-utiles pour acquérir la défiance de soi-même, & la confiance en Dieu.
  7. 7 Du bon usage des puissances, & premierement qu’il faut que l’entendement soit libre de l’ignorance & de la curiosité.
  8. 8 De ce qui peut nous empêcher de juger sainement des choses; de ce qui peut nous aider à les bien connoître.
  9. 9 D’une autre chose nécessaire à l’entendement, pour bien connoître ce qui est le plus utile.
  10. 10 De l’exercice de la volonté, & de la fin où nous devons diriger toutes nos actions intérieures & extérieures.
  11. 11 De quelques considérations qui peuvent porter la volonté à ne vouloir que ce que Dieu veut.
  12. 12 Qu’il y a dans l’homme plusieurs volontés qui font sans cesse la guerre.
  13. 13 De quelle maniere il faut combattre la sensualité, & quels Actes la volonté doit produire, pour acquérir les habitudes des vertus.
  14. 14 De ce qu’il faut faire, lorsque la volonté sensible est vaincuë, & hors d’état de résister à l’apétit sensitif.
  15. 15 De quelques autres avis fort utiles pour sçavoir quelle est la maniere de bien combattre, quels ennemis on doit attaquer, & par quelle vertu on les peut vaincre.
  16. 16 Que dès le matin le Soldat Chrétien doit se préparer au Combat.
  17. 17 De l’ordre qu’il faut garder dans le combat contre les passions & les vices.
  18. 18 De quelle maniere on doit réprimer les mouvemens subtils des passions.
  19. 19 De quelle sorte il faut combattre le vice de l’impureté.
  20. 20 De la maniere de combattre le vice de la paresse.
  21. 21 Du bon usage des sens extérieurs, & comment on peut les faire servir à la contemplation des choses divines.
  22. 22 Comment les choses sensibles nous aident à méditer sur ces Mystéres de la vie, & de la Passion de Notre-Seigneur.
  23. 23 De quelques autres moyens de faire dans les rencontres un bon usage des sens extérieurs.
  24. 24 De la maniere de bien gouverner la Langue.
  25. 25 Que le Soldat de Jesus-Christ qui a résolu de combattre & de vaincre ses ennemis, doit éviter autant qu’il lui est possible, ce qui peut troubler la paix de son cœur.
  26. 26 Ce qu’il faut faire lorsqu’on a reçû quelque playe dans le Combat Spirituel.
  27. 27 Comment le Démon a accoutumé de tenter & de séduire ceux qui veulent s’adonner à la vertu, ou qui sont encore plongés dans le vice.
  28. 28 Des artifices qu’employe le démon pour achever de perdre ceux qu’il a fait tomber dans le peché.
  29. 29 Des inventions dont se sert le malin esprit, pour empêcher l’entiere conversion de ceux, qui convaincus du mauvais état de leur conscience, ont quelque envie de se corriger, & d’où vient que leurs bons desirs sont le plus souvent sans effet.
  30. 30 De l’erreur de quelques uns qui s’imagine de marcher dans la voye de la perfection.
  31. 31 Des artifices dont se sert le malin esprit, pour nous faire quitter le chemin de la vertu.
  32. 32 De la derniere ruse du Démon, pour faire que les vertus mêmes nous deviennent des occasions de peché.
  33. 33 De quelques avis importans pour ceux qui veulent mortifier leurs passions, & acquérir les vertus qui leur manquent.
  34. 34 Que les vertus ne s’acquierent que peu à peu & par degrés, les unes après les autres.
  35. 35 Des moyens les plus utiles pour acquérir les vertus, & de quelle sorte on doit s’attacher à une vertu durant quelque tems.
  36. 36 Que l’exercice de la vertu demande une aplication continuelle.
  37. 37 Que puisqu’il faut continuer toujours à pratiquer les vertus, on ne doit omettre aucune occasion de s’y exercer.
  38. 38 Qu’on doit se réjoüit de toutes les occasions qu’on a de combattre pour acquérir les vertus, principalement de celles où il y a le plus de difficulté.
  39. 39 Comment on peut en diverses occasions pratiquer la même vertu.
  40. 40 Du tems que nous devons employer à acquérir chaque vertu, & des marques du progrès que nous y faisons.
  41. 41 Qu’on ne doit pas trop souhaiter d’être délivré des afflictions qu’on endure patiemment, & de quelle sorte il faut régler ses désirs.
  42. 42 Comment on peut se défendre des artifices du démon, lorsqu’il suggere des dévotions indiscrettes.
  43. 43 Que notre mauvaise inclination, jointe aux suggestions du Démon, nous porte à juger témérairement du prochain: de quelle maniere nous y devons résister.
  44. 44 De l’Oraison.
  45. 45 Ce que c’est que l’Oraison Mentale.
  46. 46 De la Méditation.
  47. 47 D’une autre façon de prier, par la voie de la Méditation.
  48. 48 D’une maniere de prier, fondée sur l’intercession de la Sainte Vierge.
  49. 49 De quelques considérations qui peuvent porter les pecheurs à recourir avec confiance à la Sainte Vierge.
  50. 50 D’une maniere de méditer & de prier par l’entremise des SS. Anges, & de tous les Bienheureux.
  51. 51 De la Méditation des souffrances de Jesus-Christ, & de divers sentimens affectueux qu’on en peut tirer.
  52. 52 Des fruits que l’on peut tirer de la Méditation de la Croix, & de l’Imitation des vertus de Jesus souffrant.
  53. 53 Du Sacrement de l’Eucharistie.
  54. 54 Comment il faut recevoir le Sacrement de l’Eucharistie.
  55. 55 Avec quelle réparation il faut commencer, pour s’exciter à l’amour de Dieu.
  56. 56 De la Communion spirituelle.
  57. 57 Des actions de graces qu’on doit rendre à Dieu.
  58. 58 De l’Oblation qu’il faut faire de soi-même à Dieu.
  59. 59 De la Dévotion sensible, & des peines de l’aridité.
  60. 60 De l’Examen de Conscience.
  61. 61 Comment nous devons persévérer dans le Combat Spirituel jusqu’à la mort.
  62. 62 Comment il faut se préparer au Combat contre les ennemis qui nous attaquent à l’article de la mort.
  63. 63 Des quatre sortes de tentations qui arrivent au tems de la Mort, & premierement de la tentation contre la Foi, & de la maniere d’y résister.
  64. 64 De la Tentation du désespoir, & comment on peut s’en défendre.
  65. 65 De la Tentation de vaine gloire.
  66. 66 De diverses illusions du démon qui arrivent à l’article de la Mort.

Section 1

En quoi consiste la perfection Chrétienne, que pour l’acquérir il faut combattre, & que pour sortir victorieux de ce combat, quatre choses sont nécessaires.

Scupoli explique que la perfection chrétienne ne consiste pas d’abord dans les pratiques extérieures, même bonnes et utiles: jeûnes, silence, prières vocales, offices, retraites, pénitences. Ces œuvres peuvent disposer à la sainteté ou en être les fruits, mais elles ne suffisent pas. Le cœur doit être purifié de l’amour-propre, de la vaine estime de soi, de l’attachement à sa volonté. La vraie vie spirituelle consiste à connaître Dieu et sa bonté, à reconnaître humblement sa faiblesse, à aimer Dieu par-dessus tout, à renoncer à sa volonté propre et à chercher sa seule gloire. Pour cela, il faut mener un combat intérieur continuel, avec quatre appuis: défiance de soi, confiance en Dieu, bon usage des facultés, prière.

Texte de Laurent Scupoli

SI vous désirez, ô âme Chrétienne, parvenir au comble de la perfection évangelique, et vous unir tellement à Dieu, que vous deveniez un même esprit avec lui; il faut que pour réüssir dans un dessein qui est le plus grand et le plus noble qu’on puisse dire ou imaginer, vous sçachiez d’abord ce que c’est que la véritable et la parfaite spiritualité. Quelques-uns ne regardent la vie spirituelle que par le dehors, la font consister dans les pénitences extérieures, dans les haires, les disciplines, les jeûnes, les veilles, et dans d’autres semblables mortifications de la chair. Plusieurs, et surtout les femmes s’imaginent être consommés en vertu, lorsqu’ils se sont fait une habitude de réciter de longues priéres vocales, d’entendre beaucoup de Messes, d’assister à tout l’Office divin, de demeurer longtemps dans l’Eglise, et de communier souvent. Quelques-uns, même parmi ceux qui servent Dieu dans la Religion, croyent que pour être parfait, il suffit d’être assidu au Chœur, d’aimer la retraite et le silence, de bien observer la discipline religieuse. Et ainsi les uns mettent la perfection dans l’un de ces exercices, les autres dans l’autre; mais il est certain qu’ils se trompent tous. Car comme les œuvres extérieures ne sont, ou que des dispositions pour devenir parfaitement saint, ou des fruits de la parfaite sainteté, l’on ne peut dire que ce soit en ses sortes d’œuvres que consiste la perfection chrétienne, et la véritable spiritualité. Ce sont des puissans moyens pour devenir vrayement spirituel et vrayement parfait: et quand on en use avec discrétion, ils servent merveillieusement à mortifier la nature toujours lâche pour le bien, et toujour ardente pour le mal, à pousser les attaques, et à éviter les piéges de notre Ennemi commun, et à obtenir enfin du Pere des miséricordes, les secours qui sont nécessaires à tous les Justes principalement à ceux qui commencent. Ce sont aussi des fruits excellens d’une vertu consommée dans les personnes tout-à-fait saintes et spirituelles. Car elles maltraitent leur corps, ou pour le punir de ses révoltes passées, ou pour l’humilier et l’assujettir à son Créateur. Elles se tiennent dans la solitude et dans le silence, loin du commerce du monde, afin de se garantir des moindres fautes, et de n’avoir plus de conversation que dans le Ciel avec les Anges. Elles s’occupent aux bonnes œuvres et au service divin, Elles vacquent à la prière; elles méditent sur la vie et sur la Passion du Sauveur, non par un esprit de curiosité, ni parce qu’elles y trouvent quelque goût sensible; mais par le désir de mieux connaître d’un côté les miséricordes divines, et de l’autre leurs ingratitudes, de s’exciter de plus en plus à aimer Dieu, et à se haïr elles-mêmes, à suivre N. S. en portant sa Croix, en renonçant à leur propre volonté, en fréquentant les Sacremens, sans autre vûë que d’honorer Dieu; de s’unir plus étroitement à lui, de se fortifier davantage contre les puissances de l’Enfer. Il arrive tout le contraire à des gens grossier et imparfaits, qui mettent leur devotion dans les œuvres extérieures: car souvent elles sont causes de leur perte, et leur nuisent beaucoup plus que des péchés manifestes; non que de soi elles ne soient bonnes, mais parce qu’ils en font un mauvais usage. Ils s’y attachent de telle sorte, que négligeant de veiller sur les mouvemens de leur cœur, ils lui donnent toute liberté, ils le laissent suivre son penchant, et l’exposent aux tromperies du démon. Et alors cet esprit trompeur voyant qu’ils s’écartent du droit chemin, non-seulement les invitent à continuer avec plaisir leurs exercices accoutumés, mais leur remplir l’imagination des vaines idées des délices du Paradis, où ils croyent être déja parmi les Anges, joüir de la vûë de Dieu. Il a même la malice de lui suggérer dans l’Oraison des pensées sublimes, curieuses, agréables; afin qu’ayant en quelque manière oublié le monde et les choses d’ici-bas, ils s’imaginent être élevés au troisiéme Ciel. Mais pour peu de réflexion que l’on fasse sur leur conduite, on voit leur égarement, et combien ils sont eloignés de cette haute perfection, que nous recherchons. Car en toutes choses, grandes ou petites, ils souhaitent d’être préférés aux autres; ils ne suivent que leur propre jugement; ils ne font que leur propre volonté, et aveugles en ce qui les regarde; ils ont toujours les yeux ouverts, pour observer et pour censurer les actions d’autrui. Que si on donne la moindre atteinte à cette vaine réputation où ils croyent être dans le monde, et dont ils sont très-jaloux: si on leur commande de quitter certaines pratiques de dévotion, à quoi ils sont habitués, ils se troublent et s’inquiétent étrangement. Si Dieu même, voulant leur apprendre à se connaître, et leur apprendre le vrai chemin de la perfection, leur envoye des adversités, des maladies, des persécutions cruelles, qui sont les épreuves les plus certaines de la fidélité de ses serviteurs, et qui n’arrivent jamais sans son ordre, ou sans sa permission, on voit alors leur intérieur gâté jusques dans le fond, par l’orguëil dont il est rempli. En tous les évenemens, soit heureux, soit malheureux de cette vie, ils ne sçavent ce que c’est que de conformer leur volonté à celle de Dieu; que de s’humilier sous sa main toute puissante; que de se soumettre à ses jugemens, non moins justes, que secrets et impénétrables; que de s’abaisser au dessous de toutes les créatures, à l’imitation de Jesus souffrant et humilié; que d’aimer leurs persécuteurs, comme ceux dont la divine Bonté se sert pour les former à la mortification, et pour coopérer avec elle, non-seulement à leur salut, mais encore à leur perfection? De-là vient qu’ils sont toujours en un danger évident de périr. Car regardant avec des yeux obscurcis par l’amour propre, eux-mêmes, et leurs actions extérieures, qui de soi sont bonnes, ils viennent à s’énorguëillir, à se croire fort avancés dans la voye de Dieu, à condamner le prochain: et souvent l’orguëil les aveugle jusqu’à un tel point, qu’il faut une grâce toute extraordinaire du Ciel pour les convertir. Aussi l’expérience nous fait-elle voir qu’il y a baucoup moins de peine à ramener un pécheur déclaré, qu’un pécheur qui se déguise et se cache volontairement à lui-même sous le voile de la vertu. Vous comprenez bien maintenant que la vie spirituelle ne consiste pas en toutes ces choses dont nous venons de parler, si l’on ne les considere que par le dehors: elle consiste proprement à connaître la bonté et la grandeur infinie de Dieu, et à sentir en même temps notre bassesse, et notre penchant au mal; à aimer Dieu et à nous haïr nous-mêmes; à nous soumettre non-seulement à lui, mais à toute créature pour l’amour de lui; à renoncer entièrement à notre propre volonté, afin de suivre la sienne; et surtout à faire ces choses pour la seule gloire de son nom, sans autre dessein que de lui plaire, par la raison seule qu’il veut, et qu’il mérite que ces créatures l’aiment et le servent. C’est ce que porte la Loi de l’amour que l’Esprit Saint a gravé dans le cœur des justes; c’est par-là que l’on pratique cette abnégation de soi-même, si recommandée par le Sauveur dans l’Evangile: c’est ce qui rend son joug si doux et son fardeau si leger: c’est en cela que consiste la parfaite obéissance que ce divin Maître nous a toujours enseignée, et par les paroles et par les exemples. Puis donc que vous aspirez au plus haut degré de la perfection, vous devez vous faire une continuelle guerre, et employer toutes vos forces pour détruire ce qu’il y a en vous d’affections vicieuses, quelques légeres qu’elles puissent être. Ainsi il faut nécessairement vous préparer au combat, avec toute la résolution et toute l’ardeur possible: par ce que nul ne remportera la couronne, qu’après avoir généreusement combattu. Mais songez que comme il n’est point de plus rude guerre que celle-ci, puisqu’en combattant contre soi-même, on est combattu par soi-même; il n’est point aussi de victoire, ni plus agréable à Dieu, ni plus glorieuse au vainqueur? Car quiconque a le courage de mortifier ses passions, de dompter ses appétits, de réprimer jusqu’aux moindres mouvemens de sa propre volonté, il fait un œuvre d’un plus grand mérite devant Dieu, que si sans cela il se déchiroit le corps par des disciplines sanglantes, ou qu’il jeûnât plus austerement que les anciens Solitaires, ou que même il convertit plusieurs milliers de pécheurs. En effet, bien qu’à prendre les choses en elles-mêmes, Dieu fasse beaucoup plus d’état de la conversion d’une âme, que de la mortification de quelque désir déreglé, chacun néanmoins doit mettre son principal soin à faire ce que Dieu demande particulierement de lui. Or ce que Dieu demande avant toutes choses, est qu’on travaille tout de bon à mortifier ses passions; cela lui plaît davantage, que si avec un cœur immortifié, on lui rendoit quelque service plus considérable. Maintenant donc que vous savez ce que c’est que la perfection chrétienne, et qu’afin d’y parvenir, il faut vous résoudre à une guerre continuelle contre vous-même, commencez par vous munir de quatre choses, comme d’armes sans lesquelles il est impossible que vous sortiez victorieux de ce Combat Spirituel. Ces quatre choses sont la défiance de vous-même, la confiance en Dieu, le bon usage des puissances de votre corps et de votre âme, et l’exercice de la prière. Nous en parlerons avec la grâce de Dieu, d’une manière claire et succincte dans les Chapitres suivans.

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